Ces paroles attristèrent Sylvie, comme si elles l’éloignaient de Jacques Chabane. Il lui apparaissait maintenant dans une atmosphère trop brillante.
Des mois passèrent ; le printemps de l’an IV parut. A Bonnal, on parlait avec envie et fierté de Jacques Chabane, qui était l’ami de hauts personnages. On exagérait le chiffre de sa fortune rapide, comme on fait d’habitude en des pays où chacun se plie au commun destin. La violence faisait place à des mœurs plus douces et un peu fantasques. Forclos lui-même montrait une nonchalance qu’il jugeait fort distinguée.
Sylvie continuait de vivre dans la pauvreté et les soins domestiques l’occupaient. Elle arrivait à l’âge où sa grâce s’alourdissait. Elle montrait cette beauté mûre qui répand plus d’émotion que d’émerveillement.
Par un soir de floréal, elle entendit le pas d’un cheval qui s’arrêtait sur le seuil et le bruit que peut faire un cavalier qui saute à terre. Son cœur se serra quand retendit le heurt du marteau. Elle ouvrit en hâte la porte et reconnut Jacques Chabane ; il lui parut qu’il avait grandi. Il dit en entrant, d’une voix étouffée :
— Je n’ai jamais cessé de penser à vous, Sylvie. J’ai plus tremblé pour votre vie que pour la mienne, bien que souvent j’aie marché au canon. Et vous, m’avez-vous accordé un souvenir ?
Elle leva ses yeux vers lui ; elle vit alors seulement qu’il était vêtu comme un homme de qualité.
— Oui, Jacques, murmura-t-elle, j’ai pensé à vous.
Il entra dans une salle qu’elle avait arrangée en manière de salon et où l’on voyait quelques fauteuils de paille jaune. Il lui baisa les doigts et s’assit près d’elle. Il parla avec un feu voilé.
— J’avais peur de ne plus vous revoir. Et voilà que je vous ai devant mes yeux ! Comme c’est triste, ici ; vous ne pourriez y vivre. Votre jeunesse et votre beauté s’y faneraient…