L’année s’écoula ainsi, tissée de jours calmes. Quand le souvenir de tant de deuils et de tourments l’assaillait, Sylvie le repoussait. Jacques veillait sur le bord de sa vie, et sans doute il n’en atteindrait jamais les sources gardées par Claude que la mort avait couronné. Elle se donnait à lui, réservant des parcelles sacrées. Au commencement de l’année 1797, il annonça son retour ; et, désormais, il ne voulait plus s’attacher à la fortune qui lui avait souri. Il était assez riche pour vivre près de Sylvie en veillant aux soins des domaines. Il avait racheté la majeure partie des terres spoliées.

Ils se marièrent dans la chapelle du château. Un prêtre réfractaire bénit leur union. La cérémonie fut entourée de mystère et nul n’osa traiter de suspect Jacques Chabane au comble de sa fortune.

XL

Il l’aima avec une sorte d’extase. Dans la première montée de son amour et de sa force comblée, il ne goûtait que sa propre joie et l’accomplissement de son rêve. Sylvie le ravissait par une parole, un mouvement de son corps, une lumière de ses yeux. Il vivait dans une ardente saison, qui, si elle change, devient plus enchanteresse. Peu à peu, n’ayant plus à commander des hommes ni à conclure de gros marchés préparés de longue main, sortant de ce dur chemin où il avait marché sans cesse, il eut le loisir de regarder au fond de lui. Il essaya d’écarter l’angoisse qui montait, en s’occupant de mettre en valeur les domaines d’Argé, mais ces soins lui parurent vite puérils.

Marie-Gabriel avait sept ans, ce que les hommes appellent l’âge de raison. Jacques décida de lui apprendre les éléments d’arithmétique. Il choisit pour le divertir les livres où le bon Perrault conte des fables. Ils se promenèrent ensemble dans la campagne et Jacques répondait à l’enfant qui l’interrogeait sur les plantes, les arbres, les eaux et les vents. Il l’instruisait avec la plus grande douceur ; mais, un jour, il reconnut en tremblant que Marie-Gabriel ressemblait de plus en plus à Claude d’Argé.

Sylvie s’étonna des humeurs sombres et des silences qui coupaient sans apparente raison, les signes du bonheur que montrait Jacques, quand il se tenait d’habitude à ses côtés. Quel sentiment, quel terrible souvenir l’étreignait, lorsqu’il passait des heures étendu sur un sopha et plein d’hébétude ? Il disait à Sylvie qui l’interrogeait :

— Je suis étrangement alourdi. Quand le désir d’arriver au but que je m’étais proposé me portait, je me sentais insaisissable.

Il semblait qu’il n’osât plus parcourir les salles du château, comme si un ennemi redoutable l’attendait derrière quelque porte pour le frapper.

Un soir, Sylvie le surprit dans le salon-bibliothèque où il se rencognait ; il était accoudé sur un bureau marqueté, un livre déchiré ouvert devant lui et il en mâchait un feuillet entre ses dents, tandis que ses yeux restaient fixes, braqués sur un pastel qui représentait Claude d’Argé souriant, cambré dans une veste de soie gorge-de-pigeon. Elle s’éloigna sans bruit ; une terreur confuse l’envahissait, une ombre où tournait du mystère. Peu de temps après, il montra à table quelque gaieté à la faveur du dîner ; mais toujours Sylvie devinait sous cette apparence une sorte de rayon noir.