Ce soir, comme le temps devenait froid, elle pensait que Simon prendrait demain un gilet de plus grosse laine. Elle le laissa seul dans la chambre, où une armoire de noyer, de petite taille, qu’elle avait commandée pour lui au menuisier de Bonnal, contenait ses vêtements et les animaux articulés que l’instituteur apprenait à découper. Il avait construit un chariot minuscule, aux roues peintes en rouge, et deux vaches colorées en jaune pour le tirer. Dedans il mettait une pomme de terre, qui suffisait à le remplir, ou quelques châtaignes. Il s’agitait et grondait comme il avait vu faire à Jacquier, lorsque les bœufs, sous l’aiguillon, bandaient leurs muscles pour sortir d’un chemin pierreux. Mais il s’apaisait vite et feuilletait l’Histoire Sainte, pleine d’images qui l’emportaient bien loin, en des pays inconnus où il y avait toujours du soleil.

Tandis que Jeannette tirait le lait, Claire en apprêtant le repas était travaillée d’un grand souci. C’était comme un trou dans sa tête où les pensées tournaient, montaient, retombaient. Mme Lautier n’avait pas écrit, comme elle le faisait à cette époque. Que devenait-elle? Jamais elle ne donnait plus de deux ou trois fois de ses nouvelles, chaque année. Les jours avaient fait masse; aujourd’hui Simon grandissait vite et pouvait découvrir la vérité qu’elle n’avait pas encore osé lui dire. De quelle étoffe était cette femme pour ne s’inquiéter guère de son enfant? Mais Claire avait peur d’accuser tout haut celle qui était, en dépit de tout, la mère de Simon.

Les temps devenaient plus troubles. C’était, partout, une fureur de plaisir, une sorte de colère. Au son d’un piano mécanique, à Bonnal, les garçons et les filles ne quittaient plus le bal avant le chant des coqs du matin. Ils dansaient des choses de la ville, des pas dandinés, sans franchise, avec des abandonnements comme si un grand lien se défaisait. Plus de bourrées, plus de chansons. L’église était souvent vide; elle attendait tant de retours. L’abbé Remier prêchait pour les chaises, comme on disait, sauf aux jours de bonnes fêtes. S’il ne restait au monde que l’argent et si l’on enlevait des cœurs le désir de regarder en haut, qu’arriverait-il? Les chiens même relevaient la tête: alors leurs yeux devenaient beaux. Aujourd’hui, plus rien que la monnaie; on n’en avait jamais assez et l’on croyait que tout peut se payer.

Claire voyait par la pensée les bals nouveaux où les filles portaient des robes à la mode qui laissaient voir trop de peau, sans souci de l’hiver et de la décence. C’était un gros plaisir qui s’offrait sans cesse. Et ces foires, où la terre n’avait plus sa vraie place, la vanité rougeaude s’y montrait; une faim moins de blé que de monnaie. D’un côté, la fièvre froide de l’avarice qui montait avec le gain; de l’autre, une richesse étalée, bouillonnante comme un vin que l’on n’a pu encore cuver. Partout cette grande angoisse, ce glissement. Dans les villes, on disait que c’était plus terrible, dans ces rumeurs où vivait la mère de Simon. Il fallait pourtant espérer, malgré ces jours où l’argent ne s’accordait pas au travail et semblait perdre le mérite qui le purifiait. Il y avait toujours, çà et là , de bonnes gens que le mal n’avait pas saisis. Claire se souvenait qu’un petit nombre de justes peut tout sauver. Ce qui l’épouvantait, c’était que Simon vécût un jour dans un air qui changerait son âme, quand Mme Laugier le reprendrait. Elle sentait qu’il se plierait vite à une existence nouvelle, étant d’un caractère bon, mais malléable. Sans la force de l’exemple, il serait perdu. Elle songeait qu’elle lui avait donné plus que sa vie, car elle s’était dépassée elle-même. Pourtant on le lui arracherait de la poitrine, mais cela qui était la grande douleur, un flot de sang qui sortirait d’elle et la laisserait faible pour toujours, lui semblait moins cruel que la pensée de savoir qu’il vivrait avec un cœur sans défense. Depuis un an, elle voulait s’habituer à son départ. Il pourrait peut-être ne pas lui échapper tout à fait. Mme Lautier, avec l’âge, deviendrait meilleure, touchée par la grâce dont parlait en chaire l’abbé Remier.

Elle refoula peu à peu sa peine. Elle entendait chanter l’enfant dans la chambre. Il était encore près d’elle; tout s’arrangerait sans doute; elle le demandait à Dieu.

Simon ouvrit doucement la porte, et, marchant à pas de chat, il vint surprendre Claire en lui sautant joyeusement au cou. Elle fut tellement saisie qu’elle appuya ses mains sur son corsage.

—Va lire près du feu, dit-elle.

Il obéit docilement. Tandis qu’elle coupait le pain pour la soupe, elle regardait à la dérobée le petit front incliné, les boucles tombantes, le renflement des paupières si douces, si pures. Et elle murmurait:

—Mon Dieu, je sais bien qu’il n’est pas à moi... Mais ne me l’enlevez pas encore.

III