Les pluies cessèrent. A l’horizon, une haute porte bleue s’ouvrit; le beau temps passa. Des jours fins; un ciel vif et froid, tel une blanche fleur des neiges. Les bois dépouillés quittèrent leur aspect sordide, cet air de grande misère qui serre le cœur; leurs branches devenaient neuves, frottées de lumière, avec des rayons, des gouttes d’or à leurs pointes. L’eau se purifiait, mirant selon l’heure une étoile, un arc de lune, un rameau de saule. Les gelées du matin faisaient une poussière immaculée et Simon, allant à l’école, s’amusait à briser en marchant les petites glaces enchâssées dans les creux de terre durcie et qui éclataient avec un bruit sec. Il était sans aucune inquiétude, s’abandonnant à la vigilance de Claire qui lui épargnait toute peine. Un merle qui sortait d’une haie d’épines, un éclair de source, au loin, la parole du vent le remplissaient d’une joie confuse. Il était toujours un enfant plein de douceur qui redoutait les jeux brutaux de ses compagnons de classe, sans jamais le montrer. Ce soir de Noël, il fut content d’être en vacances. Quand il rentra, Claire lui dit:
—Nous allons être bien tranquilles. Je voudrais te garder sans cesse tout près de moi. Je suis jalouse de ton maître qui te voit du matin au soir.
Il l’embrassa comme d’habitude, paisiblement, ne pouvant découvrir l’ardeur et l’angoisse qui veillaient. Elle se hâta de traire les brettes. Jacquier avait achevé plus tôt que de coutume sa besogne. C’était la trêve de Noël. Claire tenait à ce qu’elle fût observée jalousement. Le relâchement du lien des coutumes lui rendait encore plus cher le souvenir des fêtes passées. Simon lui demanda de l’emmener à la messe de minuit:
—Je suis grand maintenant, je pourrai veiller, dit-il en se haussant sur les pieds.
Elle hésitait, ayant peur de le fatiguer, mais elle accepta en pensant qu’elle ferait route avec lui et tiendrait en chemin sa petite main dans la sienne.
Après le repas du soir, Claire, Jeannette et Simon prirent place devant la cheminée. Jacquier, qui était sorti, revint bientôt en portant avec précaution, comme une chose fragile, une souche de pommier, qui était devenue bien sèche, près de la chaudière où l’on faisait cuire le manger des porcs. Il la plaça sur le monceau des braises et il s’assit sur le coffre à sel. La flamme tournait autour de la bûche; il la regardait avec une sorte de joie, de ses yeux ronds, aux paupières rougies et bridées.
—Je me souviens d’une qui était d’amandier, gronda-t-il, et que mon père avait gardée deux couples d’années, près du four. Demoiselle, il n’y a point de ces arbres par là . Elle faisait un feu tout blanc piqueté de bleu. Il m’était venu des clous au cou, sur les bras. Ma mère en passa des charbons neuf fois sous une tige de ronces. Je fus vite guéri. Ma peau devint lisse comme la peau d’une pomme.
Claire l’approuva; elle ne doutait pas des vertus de la bûche de Noël, et elle tournait vers le feu son visage grave en respirant une odeur de fruit. Elle se souvenait des veillées où la salle des Ages était pleine de gens, jeunes et vieux. On y devisait librement. On racontait maintes histoires; puis on dansait en tapant fort du talon. Dans un coin, on avait poussé la table de cerisier où, parfois, un garçon accoudé près d’un verre de cidre chantait un air de bourrée d’une voix qui s’enrouait à force d’exciter les couples à bien tourner. De ces danses, que de bons mariages étaient sortis! On dansait aussi la Guimbarde, que l’on mène en balançant une barre de bois, tantôt enjambée, tantôt virant sur les têtes, sans briser le rythme:
A qui dansera le mieux
La Guimbarde, la Guimbarde,
A qui dansera le mieux
La Guimbarde de nous deux!
Tourne donc, tu n’y tournes guère,
Saute donc, tu n’y sautes pas!
Il y avait des ménétriers pour jouer de la vielle d’où sortait un jasement d’insecte, et d’autres pour gonfler la chabrette, en roulant des yeux contents. Et puis c’était la messe de minuit, un grand buisson d’or, dans l’ombre, que l’on voyait à des lieues à la ronde. Aujourd’hui beaucoup restaient chez eux. L’hiver était passé au cœur des gens; les anges pleuraient les étoiles d’autrefois.