A mesure que Claire et Simon s’approchaient de la rivière, l’écluse du moulin de Chanaud montrait mieux son rouleau givré, sans cesse tournant. Le flot, près du pont, était si calme que la lune s’y reflétait sans un pli. Sur la route, des gens venaient par petites troupes. Une chouette en chasse poussa son cri dans les châtaigneraies voisines.
La route était large vers Bonnal. Claire et Simon, Jeannette et Jacquier cheminaient paisiblement et n’échangeaient que peu de paroles. Ils aperçurent les premières maisons du bourg. L’auberge parut, avec l’éclat des grosses lampes de la salle de bal. Des couples s’y balançaient en lourdes masses, dans la fumée du tabac, aux coups d’un piano mécanique. Claire pressa le pas. Les cloches se mirent à sonner dans le clocher aux écailles de bois. Elles s’en allaient, au loin, sur les champs, portant la joie des anges et des bergers, la grande nouvelle qui surprenait toujours le vieux monde.
IV
Jeannette, après la messe de minuit, jeta dans le puits un morceau de pain pour qu’il ne se tarît pas. Elle observait les usages en silence, avec une confiance obstinée. D’habitude, on portait du cidre sur la table, mais Jacquier, en la fête des rois, ne voulut boire que du vin; il aurait ainsi du sang bien pur toute l’année.
Les jours reprirent leur simple courant. Simon revint à l’école, et Claire se livra aux besognes quotidiennes avec plus d’ardeur, comme si elle voulait éloigner ainsi toute rêverie. Mme Lautier n’avait pas donné de ses nouvelles. Tous les ans, à la même époque, elle n’y manquait pas. Claire en venait à songer que Mme Lautier pouvait devenir infirme ou mourir par accident; Simon ne quitterait jamais les Ages. Mais, vite, elle se blâmait, demandant pardon à Dieu qu’une telle pensée l’effleurât.
—Il n’est pas à moi, mon Dieu. Je le sais bien. Gardez-moi du mal.
Chaque soir, après la veillée, elle récitait la prière, à genoux, sur le plancher, dans la grande salle, les regards levés vers une image de la Vierge Marie. Simon disait l’oraison du «Souvenez-vous», ce gémissement d’espoir et d’amour qui monte de la vallée. Puis Jeannette, qui n’avait jamais su lire, ni écrire, marmonnait entre ses dents la patenôtre blanche, n’ayant retenu que celle-là : «Le Bon Dieu est mon Père, la bonne Vierge, ma Mère. Les apôtres sont mes frères et les vierges sont mes sœurs. La croix de sainte Marguerite en ma poitrine est écrite. Madame s’en va sur le champ, à Dieu pleurant, rencontre Monsieur Saint-Jean. D’où venez-vous? Je viens de loin. Vous n’avez pas vu le Bon Dieu? Si fait, il est en l’arbre de la Croix, les pieds pendants, les mains clouées, un petit chapeau d’épines blanches sur la tête. Qui la prière à Dieu saura, qui la dira trois fois au soir, trois fois au matin, gagnera le paradis à la fin.» Elle récitait cette prière naïve, qui venait du fond des temps, avec une foi toute pure. Claire Lautier sentait bien que Dieu était touché par ces paroles qu’aucun paroissien du monde n’avait consignées.
Le temps devint pluvieux et le vent reprit ses longues courses monotones. Le 20 janvier, Claire reçut des mains du facteur de Bonnal une lettre de Mme Lautier. A ce moment, elle était sur le seuil de l’étable et coupait des carottes fourragères pour les brettes. Quelque temps, elle regarda autour d’elle, comme si on pouvait l’épier. Puis, sans rompre encore l’enveloppe, elle alla s’enfermer dans sa chambre. Une grande peur la tenait. Quand elle se fut un peu apaisée, elle ouvrit la lettre et la lut d’un trait. Sa belle-sœur annonçait sa venue pour le mois de mars; elle remerciait Claire des bons soins qu’elle avait prodigués à Simon, elle se sentait coupable d’avoir paru l’oublier; la vie l’en avait éloignée. Dans une longue page, elle se défendait comme d’une accusation. Mais son ami était étrange et ombrageux. Elle parlait de l’existence des villes si fiévreuse, si rapide. L’enfant avait mieux vécu, jusqu’à présent, au bon air de la campagne qu’en ces appartements étroits de Paris. Elle racontait qu’elle avait fait de beaux voyages en Italie, en Grèce. Maintenant elle ne quitterait plus la France. Claire ne put en lire davantage, ses yeux se voilaient. Elle poussa une longue plainte, qu’elle étouffa sous ses mains rapprochées. Elle maîtrisa enfin sa douleur et murmura:
—Cela devait arriver. Il ne faut pas s’en étonner. C’est dans l’ordre.
Elle se tourna vers le visage loyal du capitaine Lautier qui souriait dans un cadre d’or.