—Tu n’es pas là , toi, mon bon frère...

Puis, avec force, elle gronda:

—Si, tu es là . Je le sens bien. Garde-moi.

Elle replia la lettre de Mme Lautier, et, soudainement calmée, elle la glissa dans le tiroir de la commode. Elle revint à l’étable; le travail régulier la maintenait dans une sorte de clarté. Tout à coup, elle sortit, chassée par une pensée brusque; malgré la pluie qui tombait, elle resta, immobile, près de l’ormeau de la cour. Jamais elle n’avait parlé à Simon de sa mère ou bien en des termes si vagues qu’il ne pouvait rien comprendre, ni deviner. Elle eut le sentiment d’être coupable. Quand le petit reviendrait de l’école, elle le verrait brusquement grandi, et elle serait humble comme une enfant qui avoue sa faute. Elle avait les tempes serrées. Elle entendait d’avance les paroles qu’elle prononcerait. Et elle aurait mieux aimé lui dire:

—Je suis rongée par un mal terrible qui prend mon corps par lambeaux et je vais mourir.

Ce n’était pas du corps qu’il s’agissait, mais de l’âme. Pour la première fois, Simon s’éloignerait d’elle, par cet aveu, quoi qu’elle fît; la vérité ne pouvait être diminuée, trahie. Elle demandait à Dieu du courage. Bientôt elle reprit son travail; Tant-Belle se coucha à ses pieds. Elle n’accomplissait qu’une besogne machinale et se demandait comment elle parlerait à Simon de tant de choses qui lui faisaient peur à elle-même.

Au dehors, le vent tourna, lava le ciel comme une eau; les nuages devenaient blancs et se perdaient à l’ouest. Le soleil parut et se glissa jusqu’à la grange où travaillait Claire. Elle se leva de l’escabeau où elle était assise, secoua son tablier et sortit dans la cour. Ce beau temps du ciel, loin d’apaiser sa peine, la mettait mieux à nu, au fond d’elle-même. Elle avait connu trop de soirs pareils et de ces fêtes célestes qui succèdent à la soudaine fuite des brumes. Alors elle était heureuse près de Simon, ne songeant qu’à l’élever et à l’aimer. Les enchantements de la saison s’accordaient avec ceux de son âme.

Au milieu de la cour, dans le bassin de granit, un point d’eau brillait, une noisette de feu sous le soleil. L’air s’emplissait d’une grande paix et le soir qui s’avançait sur la vallée ouvrait une aile au plumage enflammé. Un battement fin, une légèreté inouïe, comme d’un oiseau tout-puissant qui se pose un moment à terre, et il saisit le cœur, car, peut-être, on ne le verra plus.

Claire attendait d’habitude Simon sur le seuil de la maison; mais, cette fois, elle prit le chemin qui descendait vers le pont de Chanaud. A mi-côte, elle s’arrêta, avec la pensée naïve de le surprendre et d’entendre son pas, de loin, sans qu’il pût la voir. Elle entra dans un petit bois de chênes, et sous la lumière du couchant, mêlée à celle de la rivière, elle se sentait une âme d’enfant. Simon marchait sans hâte, le béret posé sur l’oreille, le sac de cuir en bandoulière. Parfois il cueillait un brin de genièvre et tournait sur un talon. Il considérait le courant de la vallée, le beau chemin d’eau vivante, tout bordé d’arbres penchés.

Claire le voyait venir maintenant. Il enfonçait ses petits poings dans ses poches et sifflait une chanson, en penchant un peu la tête. Il passa le long du bois; n’y tenant plus, elle courut dans le chemin et l’appela. Il montra une surprise joyeuse qui éclaira ses yeux gris. Brusquement elle l’étreignit; puis, en silence, elle fit route avec lui et elle l’enveloppait de ses bras. Comme ils arrivaient au sommet de la vallée, elle murmura: