Simon, en approchant de l’école, chantait entre ses dents une chanson de bonhomie et qui tournait sur un rythme de bourrée. L’air de la vallée, si fort qu’il paraissait dilater la terre, ce matin, avait baigné son cœur d’enfant, plein de bonne volonté. En classe, il fut interrogé; il répondit avec une telle sûreté de mémoire, une intelligence si claire que M. Salvat fit son éloge à haute voix et le proposa en exemple à ses camarades. Pendant la première récréation, il s’approcha de Léonard Rutaud et lui offrit une belle toupie de buis:

—Prends-la, Léonard. Je te la donne, et ne crois pas que je sois méchant.

Le garçon regarda Simon avec surprise. Il enfonçait ses mains dans ses poches et secouait ses fortes épaules. Il répondit par des grognements après avoir pris la toupie. Puis il éclata d’une sorte de rire sauvage, courut rejoindre ses compagnons de jeu, tandis que Simon sentait s’ouvrir autour de lui un plus grand vide. Un moment, il s’étonna que la gentillesse dont il était rempli ne gagnât pas ses camarades. Il resta seul, assis sur un billot de bois, dans le hangar. Pour refouler son chagrin, il pensait à sa mère, à Claire, qui auraient bien souffert, si elles avaient pu le voir ainsi, isolé et repoussé. A la faveur d’une partie de barre, Léonard Rutaud vint le heurter si violemment qu’il tomba.

—Prends garde, gronda Léonard avec une fureur feinte, tu es toujours sur mon chemin.

Il se releva, brossa son béret d’un revers de manche et il eut la force de sourire. M. Salvat, qui n’avait vu cette scène que de loin, cria des ordres confus; puis il se mit à sarcler un jardinet où il sèmerait des reines-marguerites et des œillets de la Chine. Simon faisait mine de s’amuser beaucoup en dessinant sur le sol, à la pointe d’un caillou, des lignes géométriques. Il avait hâte de rentrer en classe. Là il se sentait protégé.

A midi, il mangea, comme d’habitude, sous le hangar, le repas que lui avait apprêté Claire Lautier: des tranches de salé, du pain de ménage, deux œufs à la coque. Il en donnait un peu à des compagnons moins munis que lui, par simple bonté; on ne lui montrait qu’une reconnaissance aussi brève que le temps d’engloutir une bouchée.

Le soir passa avec tranquillité. M. Salvat, pour former le goût de ses élèves qui se préparaient au certificat, fit une lecture à haute voix. Simon écoutait avidement. Il s’agissait d’une histoire de village, en Angleterre, mais les travaux, les fêtes lui paraissaient tourner dans le même cercle, à la même lumière verte des herbes et des fontaines qui enchantaient le pays où était né le capitaine Lautier. Parfois, il croyait voir à travers le récit un champ du domaine des Ages, bordé de chênes, de noisetiers et où coulait une source toujours vive. Quand M. Salvat demanda: «Qu’avez-vous retenu de ce que je viens de lire?» Simon, seul, put tout redire. C’était un simple conte, animé de braves gens, éclairé d’un feu de bois, quand le vent d’hiver souffle dehors. Il y avait une maison couverte de tuiles rouges; la terre était fraîche comme en Limousin. Un enfant allait chercher, de village en village, du pain pour un vieux grand-père qui ne pouvait plus travailler, et partout on le recevait avec de bonnes paroles.

M. Salvat était content; les pages qu’il venait de lire lui plaisaient mieux, arrangées, transformées un peu dans la bouche d’un petit garçon de ce pays. Il fit de nouveau l’éloge de Simon. Jacques Bontier, le fils de la rentière paysanne de Bonnal, et Léonard Rutaud en soufflaient de dépit dans leur cartable.

La classe finie, Simon se hâta de sortir et de gagner la route des Ages. Il oubliait les brimades et il était paisible dans ce soir que charmait la naissance du printemps. Il s’en revenait comme d’habitude, sagement, sans s’attarder. Il atteignit bientôt la rivière au pont de Chanaud. Le soleil y faisait une coulée rouge; sous des trembles, il se débattait, sarcelle de feu qui saigne et se noie.

Comme Simon allait s’engager dans le chemin qui monte en tournant vers les Ages, il entendit Léonard Rutaud qui criait avec sauvagerie: