—Votre mère aurait bien dû me faire une visite pour me remercier des soins que je vous ai donnés.
Simon ne sut que répondre; il vit bien que M. Salvat n’était pas content. Pendant la classe, l’instituteur le regarda en se grattant le cou plus qu’à l’ordinaire et il remontait ses lourdes épaules. Simon avait toujours été un bon élève, docile à l’enseignement de ce maître d’apparence grise, et il s’étonnait de ce changement d’humeur. Il se sentait plus isolé, ses camarades se détournaient de lui, en classe et pendant les récréations. Quelques-uns même le regardaient avec défi. Il était plein d’une douceur qui était sa seule défense. Quand on le bousculait à l’heure des jeux, il ne se mettait pas en colère, mais il se rangeait contre le mur de clôture en s’excusant. Il voulut, malgré l’air étrange qui s’épaississait autour de lui, jouer comme autrefois à saute-mouton; c’était toujours lui qui se tenait courbé, les mains aux genoux. Un jour, le fils aîné de la mère Ruteau, l’épicière, un fort garçon aux gestes violents, lui enleva son béret et le jeta dans la boue. Simon haussa les épaules et dit: «C’est bête...», mais il ne se plaignit pas à M. Salvat qui se tenait sous le hangar, les mains croisées derrière le dos.
Simon pensait qu’il était chéri par Claire et cette mère si jolie aux cheveux coupés court comme les portaient les beaux pages dont on voyait l’image svelte dans l’Histoire de France illustrée. Lorsqu’il revenait aux Ages, à travers la campagne solitaire, sa tristesse s’effaçait; il allait dans le sillage merveilleux qu’avait laissé derrière elle Louise Lautier. Bientôt elle l’emmènerait dans la ville où la joie est changeante comme le soleil qui joue en de blancs nuages. Jamais il ne s’ennuierait, et quand on lui ferait du mal elle le caresserait de ses mains si douces, si légères. Pour que ce temps arrivât, il pouvait bien endurer quelques mauvaises plaisanteries. Ceux qui semblaient le dédaigner n’avaient pas une mère comme la sienne; ils en montraient leur dépit.
De jour en jour, on lui faisait la vie plus dure à l’école; et, comme il était d’une nature sensible avec un cœur replié, tout l’atteignait au vif. Il se gardait bien de se plaindre devant Claire, de peur de lui causer de la peine. Quand elle ne pouvait le voir, il pleurait la nuit, dans son petit lit. Le matin, nulle trace de chagrin n’apparaissait dans ses yeux. Mais cette école qu’il avait aimée, où jadis il entrait joyeusement, il se prenait à la détester. Elle lui faisait peur comme une grande machine sournoise.
Claire continuait de veiller ardemment sur lui, mais il sentait qu’elle cachait quelque chose de trop lourd. Elle qui parlait peu d’habitude, elle devenait encore plus taciturne, ne cessant, quand il avait congé, de travailler au domaine, dans la maison ou la grange. Un soir, comme elle le tenait embrassé, il vit sa bouche trembler, puis elle le quitta précipitamment. Louise Lautier écrivait plus souvent; Claire ne manquait jamais de lire à Simon les passages de la lettre qui le concernaient, des phrases de souvenir. Il remarqua:
—Maman Claire, tu ne ris pas, quand il y a de bonnes nouvelles. Je ne peux pas rire, si tu ne ris pas, toi, la première.
Alors elle souriait faiblement, mais Simon voyait qu’elle avait de la peine. Il sentait autour de lui du mystère, alors qu’il voulait que tout fût simple, clair, comme l’eau de la fontaine. Chaque soir, Claire Lautier priait pour sa belle-sœur et faisait réciter trois Ave à Simon, afin que sa mère fût préservée de tout mal.
Un jour, il dit:
—Elle est malade, puisque tu pries toujours pour elle. Pourtant elle a une mine bien fraîche.
Un matin du mois de mars où l’on sentait la première pointe du printemps, il partit comme d’habitude pour Bonnal. Il savait à merveille ses leçons; il avait veillé tard pour que ses devoirs n’eussent aucune faute. Son intelligence s’était accrue, tout d’un coup, semblait-il; ses yeux s’ouvraient mieux sur le monde. La vallée de la Gartempe, éclairée par le soleil matinal, montrait la verte couleur que répand l’herbe des prairies, l’or égoutté des genêts en fleurs, la flèche du genièvre mieux aiguisée. La rivière coulait dans un poudroiement de vie fraîche. Aux branches des chênes de clôture, les dernières feuilles mortes se fondaient aux souffles de la saison qui couraient avec le goût de l’eau pure.