Il répondait à peine, levait la tête comme vers un horizon où tout semblait grandi, irréel.
Au bout de huit jours, elle annonça son départ. Elle ne pouvait rompre le cercle de ses habitudes, encore toute prise par la corruption de l’argent et du plaisir. Son ami lui avait promis de l’épouser et, ces temps-ci, il la suppliait d’abandonner ce métier de vendeuse où il ne voyait qu’un caprice. Il saurait encore l’entraîner dans le tourbillon, mais il fallait qu’elle rayât tout le passé d’un seul trait. Partagée entre des pensées contraires, elle quitta les Ages en hâte. Peu à peu, dans le silence de cette campagne, elle entendait d’autres voix.
VIII
Claire, en présence de Louise Lautier, avait été tout de suite désemparée, ne trouvant pas les mots qu’elle aurait voulu dire, de bonnes paroles, selon son cœur. Cette femme lui semblait étrange, comme si elle eût parlé une langue inconnue. Elle se demandait avec frayeur comment Simon pouvait être son fils. Il était docile, plein d’une gracieuse humilité, ami du silence. Maintenant, quand tombait le soir, elle s’isolait, revoyait par le souvenir sa belle-sœur, essayait de reformer ses gestes et de réveiller ses propos. Elle s’épouvantait. Avant de repartir, Louise lui avait parlé de l’homme qu’elle abominait, car le capitaine Lautier, par lui, s’en était allé dans l’autre monde avec une douleur terrible au cœur. Des paroles dites légèrement l’avaient blessée. Elle savait aujourd’hui que Louise se remarierait avec un être qui avait vécu dans l’indignité et qu’elle voulait l’obliger à garder Simon près d’elle. C’était la condition qu’elle poserait à cette union. S’il n’acceptait pas, elle le quitterait pour toujours. Mais il l’aimait passionnément.
Claire découvrit mieux quelle vie incertaine menait Louise. Simon serait perdu par la faiblesse de sa mère et la perversité d’un beau-père qui ne désirait que le plaisir et l’argent. Si l’enfant, en s’éloignant des Ages, avait trouvé des appuis à son âme, la sagesse, la modestie, les bonnes vieilles vertus qui tiennent en santé, Claire aurait maîtrisé sa douleur. Mais tout ce qu’elle lui avait enseigné dès le berceau s’effacerait un peu plus chaque jour. Il deviendrait sans doute un de ces hommes de joie qui s’ébattent comme des coqs de fumier. Ce petit, par elle formé avec l’aide de Dieu, on le lui arracherait pour le livrer sans défense au mal. Elle se souvenait que Louise, avant que le train l’emportât, s’était écriée:
—Maintenant que je le connais, je ne pourrais vivre sans lui.
Claire avait regretté de ne pas savoir bien parler comme les gens des villes, pour dire clairement la peine douce qu’elle avait eue en élevant Simon. Elle aurait supplié que l’on ne perdît pas son âme qui était belle. Mais comment ne serait-il pas pris au piège du plaisir tendu sans cesse dans la ville, ce terrible plaisir dont sa mère ne pouvait plus se passer et où elle avait fondé sa vie? Elle n’avait pu que considérer Louise avec une immense crainte de ce charme étrange qui sortait d’elle. Quand Simon regardait sa mère, émerveillé, elle sentait qu’il se détachait des Ages; elle le voyait s’en aller au loin. Elle avait gardé le silence, étouffé son cœur. Elle ne pouvait rien dire, et, dans l’ombre, elle devait couper de la chair vive. Ah! s’agenouiller humblement aux pieds de Louise et murmurer: «Ce petit garçon, c’est le trésor que vous avez en ce monde. Vous me l’avez confié, il est encore plus beau aujourd’hui. Richesses, plaisirs ne comptent pas auprès de lui. La mort de mon frère aurait dû vous éclairer. Et vous songez encore à bien manger, à vivre dans l’opulence avec des robes de soie et de velours, des fourrures, des bijoux. Ce petit, il est plus précieux que tout. Vous lui donnerez vos joies, mais moi qui ne suis pas sa maman, je lui ai donné le meilleur du cœur. Le cœur, ça ne brille pas beaucoup et il m’oubliera, si vous ne pouvez changer.»
Elle s’était tue, Louise Lautier était trop loin d’elle.
Maintenant, Simon parlait souvent de sa mère, avec regret, et ses yeux devenaient fixes dans une rêverie où vivait un nouvel horizon, un bonheur plus fort d’être seulement entrevu. Il y avait donc un autre royaume où tout est doux, brillant, facile. Il retenait au creux de ses mains les caresses de Louise Lautier, si vive, si gaie; et Claire lui apparaissait plus triste. La maison s’emplissait d’ombres; il ne goûtait plus les mêmes simples joies. Il tirait secrètement vanité d’être aimé par une femme dont les moindres paroles résonnaient avec douceur et bien plus gracieuse sans doute que les fées du moulin et de la rivière.
Quand il revint à l’école, après ce congé d’une semaine, M. Salvat l’appela et lui dit: