M. Salvat, l’instituteur de Bonnal, avait accordé huit jours de congé à Simon.
—Il faut bien que vous fassiez la connaissance de votre maman, avait-il dit en plissant des yeux malins.
Dans le pays, la nouvelle s’était répandue. Les uns assuraient que Louise n’avait été que l’amie du capitaine Lautier; d’autres savaient bien qu’elle faisait les amours d’un prince anglais ou d’un homme qui possédait des troupeaux de bœufs en des pays du diable. Avec le change il était plus riche que le président de la République. On disait aussi, sous le manteau des cheminées, aux veillées, que Claire des Ages serait payée de sa peine et qu’en élevant l’enfant elle avait du même coup fait sa fortune.
Depuis longtemps, on n’allait guère en cette maison juchée au-dessus de la vallée, mais, le lendemain de l’arrivée de Louise, la veuve Ruteau, l’épicière de Bonnal, eut le courage, malgré son obésité, de faire à pied le long chemin du bourg jusqu’aux Ages. Elle demanda trois sacs de pommes de terre et un demi de haricots de l’année. Elle s’était assise au coin du feu, et dans une figure jaunie par une vie sédentaire ses yeux allaient et venaient, agités de curiosité. Elle considérait avec une sorte de passion Louise Lautier, vêtue comme les plus grandes dames et beaucoup mieux que les châtelaines de la contrée. Ce parfum, ce fard, ce chatoiement du velours, tous ces signes, qui lui semblaient découvrir une immense richesse, l’éblouissaient. Elle repartit à regret, balbutiant des mots confus, laissant Claire bien étonnée.
Dans la même journée, comme s’ils s’étaient donné rendez-vous, le sabotier vint offrir une paire de sabots pour Simon et il voulait acheter quelques vergnes. Le forgeron avait besoin de ferrailles et portait à Jacquier un soc réparé avec une rapidité inaccoutumée. De vieux parents pauvres, des femmes cassées par l’âge remplirent la salle sous des prétextes futiles. Louise Lautier prit le parti de rester dans la chambre où elle avait couché avec Simon. Les bonnes gens repartaient; sur le seuil ils posaient prudemment maintes questions à Claire qui n’y répondait qu’à peine. Ils soupiraient de n’avoir pas vu celle dont ils entendaient la voix à travers la cloison.
Ce fut un événement dans cette campagne. Et l’on disait: «Va-t-elle emmener le petit? Avez-vous vu ses fourrures? Le poil est aussi luisant que de la soie; ce n’est pas du lapin, certainement, mais de ces bêtes qui valent plus de mille pains de quatre livres.» On racontait qu’elle avait l’air de se moquer du monde, ne connaissant pas la peine de gagner sa vie. On ne savait rien de ses parents, mais le capitaine Lautier, s’il n’était pas mort, aurait trouvé de grands héritages. Les mieux informés assuraient qu’ils avaient été mariés. Pourtant la plupart de ces gens, qui vivent dans un même cercle, préféraient arranger des contes pleins du goût de l’aventure dont ils sont friands. La mère Bontier, rentière, qui possédait du bien au soleil, assurait que le dernier feuilleton de son journal de Paris racontait une histoire où il y avait une femme comme Louise Lautier, aussi belle, aussi bien habillée; elle ne pouvait pas vivre avec son petit, car son grand ami était jaloux comme un tigre et cet enfant n’était pas de lui. Elle concluait, en tricotant près de son feu:
—Vous vous rendez compte.
La vérité était tout autre. Louise Lautier, prise par un coup de passion, s’était enfuie de la maison conjugale, peu de temps avant la mort de son mari, pour suivre un industriel parisien qui avait fait une fortune rapide. Après des années de cette liaison, elle éprouvait une lassitude et, par souci de propreté morale, elle travaillait depuis deux ans dans un magasin, où elle était aujourd’hui première vendeuse. Fille de petits journaliers paysans de la Beauce, elle avait connu, très jeune, beaucoup de misère. C’est à Paris, dans un atelier de modiste, que le capitaine Lautier l’avait distinguée et aimée tout de suite à cause de sa grande beauté et de son caractère enjoué. Il était bien vrai que son ami la dissuadait d’amener Simon à Paris. Pour voiler sa jalousie, il invoquait cent raisons, dont la première était que l’enfant se fortifierait mieux dans l’air pur et la vie des champs. Elle avait encore le temps de le garder près d’elle. Il aimait toujours Louise Lautier et Simon lui rappellerait trop la faute commise, cette sorte de crime qui avait été de trahir un homme exposé à la mort pour sauver le pays en danger.
Louise, près de son petit, dans cette maison rustique des Ages, éloignait avec horreur cette pensée. Elle n’avait pas voulu frapper au cœur le capitaine Lautier avant que la balle ennemie l’étendît sur la terre qu’il défendait. Une nouvelle ardeur, qu’elle ne connaissait pas, la prenait obscurément sous les yeux purs de Simon où elle rallumait une autre flamme dans les siens que la passion avait aveuglés. C’était comme si des regards neufs lui étaient soudain rendus. Elle devenait paisible, sans défense, une enfant. Tandis que Claire s’appliquait à la laisser seule, avec Simon, elle donnait à manger aux lapins, aux poules, et elle l’écoutait avidement, quand il parlait des choses les plus simples en se servant de mots tout naïfs. Mais, parfois, le soir, après des promenades dans les champs où se lève une si forte solitude, un esprit malin la reprenait et elle disait:
—Tu quitteras ce pays si morne; tu vivras avec moi de ma vie. Tu connaîtras toutes les jouissances que j’ai connues.