L’église fut bientôt pleine, de l’autel aux bénitiers de granit. Les cloches achevaient de sonner à pleine volée la grand’messe. Dans la nef, un murmure de feuillage vivait aux mains des fidèles paysans; le souvenir des morts y venait souffler. L’abbé Remier donna la bénédiction; les paroles latines célébrèrent la venue de Celui qui s’avance sur une rustique monture et qui annonce le royaume. A voix forte, l’abbé chanta: Hosanna! et Simon, dans le missel que Claire lui avait acheté, contemplait l’image du Seigneur tout couronné de puissante humilité. Devant ses yeux neufs, une foule se pressait avec des vêtements rouges et bleus. Du haut d’un figuier, un homme regardait l’Homme-Dieu; il allongeait le cou pour mieux voir, et le monde se penchait avec lui. Claire priait près du banc réservé autrefois aux familles d’Argé et de Plaignac. Aujourd’hui M. Bonnier, régisseur de petits domaines en 1914, un dur paysan en veston, s’y tenait debout à côté de sa femme et de ses filles vêtues à la dernière mode. Lui, qui ne marchait guère, il y avait neuf ans, que chaussé d’une socque et d’un sabot, comme on disait, il venait en automobile, du château de Plaignac qu’il avait acheté récemment. Il y avait sur son visage couturé le fard d’une fortune encore neuve.

Claire attachait ses regards sur l’autel, elle y trouvait une foi immuable. La messe finie, les fidèles sortirent de l’église par groupes pressés, et, le rameau à la main, ils entrèrent en foule au cimetière pour l’obscur triomphe des morts.

Chacun répandait de l’eau bénite sur les pierre funèbres. Claire, devant le tombeau où dormait le capitaine Lautier, tenait Simon par la main, tandis qu’elle priait et demandait secours:

—Simon, ton père est là ; il veille sur nous.

Puis elle rejoignit sur la route Jeannette et Jacquier, qui étaient impatients de planter, au bord des terres labourées, le buis bénit.

XII

Aux Ages, la saison tourna, et dans les bois, les haies, les taillis, ce fut la fête des Rameaux. Au soleil plus chaud, la petite griffe des feuilles s’ouvrit et la verte ardeur courut du tronc à la pointe des branches. Les genêts répandirent leurs ors; les eaux bleuissaient partout. Jacquier planta les pommes de terre et Claire ne cessait de travailler à la maison, dans la grange et la basse-cour. Le souci ne la quittait point. Le temps viendrait où elle serait seule, tandis que Simon vivrait dans la ville. Par le souvenir, elle suivait tant de jours qui ne reviendraient plus. Une flamme la portait et, chaque matin, un dévouement tout neuf se levait en elle.

Pendant les vacances de Pâques, Simon fut plus que jamais attentif à lui être agréable, mais elle voyait en ses yeux une lumière nouvelle, une gravité qui annonce l’homme futur. Alors elle détournait de lui son visage, comme pour cacher à ses regards sa peine qui restait secrète. Elle n’avait pas encore quarante ans et elle se sentait brusquement vieillir, dans une grande solitude.

Ce soir de la semaine de Quasimodo, comme Simon lui demandait de chanter un air de ronde qui tournait sur une cadence joyeuse, elle dit:

—Je n’aime plus beaucoup ces airs-là .