—Tu me le couperas après, mais raconte.
—L’homme, pendant qu’il barattait, se souvint que la vache était à l’étable, et que son ventre devait être aussi creux que la cornemuse de feu Bontier. Il était tard et elle n’avait rien mangé ni de mouillé, ni de sec. Et pas le temps de la mener au pré! Sur la maison, il y avait de l’herbe; c’était pas un toit comme le nôtre. Il eut l’idée d’y faire monter la vache. Et ce toit, il était appuyé à un coteau. Mais le veau gambadait. Notre Jean-femme prit la baratte sur son dos. Comme ça, on ne la renverserait pas. Il alla faire boire la pauvre bête. Comme il pliait l’échine pour tirer l’eau du puits, la crème lui coula dans le cou et le graissa comme il faut. Puis, au moyen d’une sorte de pont qui joignait le coteau à la maison, il poussa la vache sur le toit. Il pensait à tout. On est petit près de ces hommes. Il n’y en a plus beaucoup dans ces parages. Comme il était mi-jour, il laissa cette baratte au démon. Ils étaient brouillés tous les deux. Il fit de la bouillie; avec quoi, je n’en sais rien. Il accrocha la marmite dans la cheminée. Comme il était devenu prudent, il pensa que la vache pourrait faire une chute et se casser la barre du dos. Il monta près d’elle et lui passa une assez forte corde au cou et il eut l’idée d’en laisser tomber un bout par le tuyau de la cheminée. Il se la lia au jarret, et l’eau bouillait dans la marmite. Il fut bien tranquille pendant un petit moment, il faisait de la brave besogne. Mais la vache, qui n’avait pas l’habitude de brouter l’herbe du toit, tomba, et son poids tira d’un coup l’homme par le tuyau de la cheminée. Il y resta tout pendu et il miaulait comme un maître chat dont on écrase la queue; il ramonait par force la cheminée, pendant que la vache nageait dans l’air. La femme, voyant que son homme si vaillant n’apportait pas à manger, s’en revint à la maison. Quand elle vit sa vache qui beuglait en ramant avec les pieds, elle pensa devenir folle, coupa la corde et, du coup, l’homme dégringola sur la marmite. Cette journée lui a suffi; le lendemain, il alla faucher en chantant une brave petite chanson.
Simon étouffait de rire. Claire, heureuse de le voir si gai, dit à Jacquier:
—Il n’y a que vous pour conter de ces histoires.
—Je le crois bien, grogna-t-il. Aujourd’hui on aime mieux jaser des boniments de la ville. Mais moi, j’ai point oublié ce que m’ont appris mes vieux.
Les poissons étaient roulés dans une serviette, poudrés de farine. Jeannette mit des branches bien sèches dans le feu et posa la poêle sur son support. Elle la remplit d’huile de colza qui pétilla autour du croûton de pain qu’elle y avait jeté. Quand elle fut assez brûlée, les poissons s’y dorèrent tour à tour.
Après la soupe, qui était servie sur la table de cerisier, on les mangea tout craquants comme de la miche fraîche. Claire, selon son habitude, veillait à ce que Simon mangeât bien. Elle écartait l’inquiétude. Elle écoutait le petit qui racontait des récits qu’il avait appris dans ses livres. La belle journée laissait en elle son reflet, un peu de sa grande lumière. On n’avait pas fermé les volets, les premières étoiles traçaient sur les vitres des signes vivants. Le murmure de la rivière s’élevait dans le silence et la paix. Claire, tandis que l’enfant parlait, regardait les moindres choses, les chandeliers de cuivre poli, les lampes à huile dont on ne se servait plus, la carabine accrochée au-dessus de la cheminée, les assiettes brillantes du vaisselier et, dans un angle, sous un miroir, le berceau de chêne où sa mère l’avait balancée. Simon, à son tour, y avait dormi. Sur ce nid, aujourd’hui vide, et peut-être pour jamais, revenaient toutes les chansons murmurées par des lèvres fidèles, au souffle du souvenir qu’on ne pouvait tuer.
XVI
La bonne fête du 15 août, la frairie de Bonnal, les battaisons annoncèrent la fin de l’été. Claire n’avait reçu que de brèves nouvelles de Louise Lautier, qui ne fixait pas encore la date de son arrivée aux Ages.
Elle cachait toujours mieux sa peine. Elle parlait maintenant du départ de Simon sur un ton apparemment calme. Quelquefois, les dents serrées, elle disait à l’enfant: