Il sauta dans la prairie rase et jeta aux pieds de Simon plus de vingt poissons. Claire ne les regardait pas, mais seulement les yeux de l’enfant pleins de joie.

Jacquier rassembla son butin dans un seau garni de fougères. L’heure était avancée. Claire et Simon remontèrent vers les Ages. Le bonhomme apprit à l’enfant comment on tuait la loutre. Il fallait que la rivière fût gelée; alors elle sortait de l’eau et venait dans les champs chercher quelque nourriture. C’était le moment de la guetter. Autrefois, quand il était plus jeune et ne craignait pas autant le froid, il en avait abattu beaucoup. C’était une bête au poil bien plus doux que le velours, et la pluie ne prenait pas dessus. Quand ils rentrèrent à la maison, Jeannette venait de tremper la soupe.

—Prépare la poêle, je te porte de braves citoyens! s’écria Jacquier.

Tout de suite, Claire et Jeannette se mirent à écailler les poissons et à les vider. Jacquier bourra sa pipe de tabac et l’alluma. Il voulut conter une gnorle[A] pour faire rire Simon.

[A] Histoire malicieuse.

—J’ai fait ma besogne. Le reste est aux femmes, toutes les choses de la maison. Il y avait une fois un mari qui avait les fourmis dans les jambes et ne trouvait jamais rien de fait à son goût, sous son toit. Un jour qu’il s’en venait de faucher un bout de pré, il se mit en colère et grogna tellement que sa femme lui dit: «Pourquoi faire comme ça le vaillant? Demain, nous changerons de besogne, tu travailleras à la maison et moi aux champs. J’entendrai chanter les oiseaux.» Il accepta et riait dans son poil. On verrait bien si elle gagnerait à l’échange. Pour lui, ces babioles de ménage, ce ne serait rien. Belle besogne, qu’il dit, vingt femmes ne font pas en dix journées autant de travail qu’un bon paysan comme moi en trois couples d’heures. Dès la pique du matin, elle partit pour les champs, la faulx sur l’épaule. Lui, il battit la crème pour le beurre, mais, au bout d’un petit moment, il eut la pépie, et il n’avait pas envie de boire du lait, c’est bien trop doux pour un fier gosier. Il avait une rude gorge: s’il n’avait pas autre chose, il avait ça. Alors il s’en fut à la cave tirer du cidre. Pendant qu’il remplissait la bouteille, il entendit qu’un goret trop vaillant entrait dans la maison, tout comme chez lui. Il craignit qu’il ne renversât la baratte et courut le chasser, mais il oublia de remettre le fausset. Le cidre n’oublia pas de couler et il était pétillant comme un diable. La baratte était tombée et le cochon se barbouillait de crème, il avait la babine blanche, comme si notre perruquier lui avait frotté le poil avec de la poudre à savon. Le cochon trouvait que la vie était bonne. Quand il vit ça, l’homme fut moins content que le cochon. Il ne pensait plus à la barrique, il était colère comme un coq d’inde au croupion passé aux orties. Il chassa le cochon et le poursuivit si vaillamment qu’il heurta du pied une barre de bois et il tomba dessus son nez qui était assez long. Il se releva et tapa sur le goret si bravement avec la barre de bois, que l’animal fut tué raide. Tant pis, ça ferait du boudin. Enfin il remarqua qu’il avait passé le fausset dans la boutonnière de son pet en l’air. Il descendit les marches de la cave quatre à quatre. Le cidre avait fait un petit étang où l’on pouvait barboter. Ayant remis le fausset, pour que le cidre ne rentre plus dans la barrique, m’est avis, il s’en remonta dans la cuisine. Il avait de la peine à voir ce cidre que buvait la terre et non pas lui, le pauvre. Il restait quand même de la crème. Il en remplit la baratte et recommença à lui bailler le fouet.

Jacquier s’arrêta, frappa sa pipe contre la pointe de ses sabots pour en faire sortir les cendres. Il la garnit de tabac qu’il alluma avec une braise. Simon s’écria:

—Ce n’est pas fini, il faut continuer, Jacquier.

Jacquier le regarda du coin de l’œil et dit:

—Je te couperai ton bout de nez, il est trop curieux.