—Souvent, si tu veux... Plus tard, on verra... Toi, tu ne sais pas encore.

Jeannette et Jacquier revenaient des champs. Claire songeait: «Quand Dieu ferme un chemin, il en ouvre un autre. Que sa volonté soit faite.»

Le lendemain, qui était un jeudi, Claire, après midi, emmena l’enfant avec elle, dans la prairie, au bord de l’eau. Elle le fit asseoir tout contre elle, posant ses mains sur sa tête et parlant peu. La lumière et la chaleur de l’air effaçaient, ce soir, toute peine. Un faible vent, qui portait la senteur du genièvre et de la bruyère chauffée, blanchissait les feuilles du tremble. Claire, en ces moments, acceptait une grande trêve et recevait cette paix. Elle resta longtemps immobile, le regard fixé sur des feuillages où battait un rayon vert. Elle aurait voulu que le ciel l’enlevât au sol, bien doucement, à cause de son cœur blessé. Simon s’étonnait de cette immobilité et du poids de cette main jadis si légère et qui pesait lourdement sur lui. Il demanda:

—Je voudrais bien pêcher. J’ai porté ma ligne et tout ce qu’il faut.

Elle parut s’éveiller et elle s’anima de gaieté. Tant de souvenirs se levaient! Elle se rappelait un jour pareil; elle lui avait taillé sa première gaule de noisetier, courte et fine pour que son petit bras pût la soutenir. Il tapait du pied en jetant sa ligne où ne se prenait aucun poisson. Elle voyait luire le bout de langue qu’il tirait, tout appliqué. En rentrant à la maison, il avait pleuré de ne pas rapporter le moindre fretin. Alors Jacquier lui avait dit qu’il lui apprendrait à chanter la chanson qui apprivoise les goujons. Il s’était mis à rire et à trépigner de joie.

Elle vint sur la rive près de lui. Il avait pétri des boules de son mêlé de terre pour les jeter à l’endroit où il pêchait. Quand le bouchon filait sur l’eau, Claire l’avertissait du moment où il fallait tirer sa ligne. En une heure, il prit ainsi une vingtaine de goujons. Il les enfila par les ouïes dans un jonc noué au bout. Il dit:

—Je suis content près de toi, maman Claire.

Elle hocha la tête, voulant goûter en silence le bonheur présent. Comme le soleil déclinait, Jacquier parut. Il portait une longue gaule.

—Tu vas voir, petit, comment on les apprivoise!

Il détacha du bord un bateau plat. Il y monta, et, d’un coup de perche, il le poussa sur le flot. D’un mouvement fort et fin, il déroula sa ligne dont l’extrémité effleura l’eau. Il la laissait quelque temps filer, puis il la retirait vivement et recommençait dans un rythme parfait. Parfois un poisson semblait s’élancer hors du courant, mais il était bien ferré. Le butin s’amassait peu à peu. Le bateau, sous la poussée de la perche, avançait; et, de temps à autre, la gaule se courbait. On entendait un bruit d’eau froissée, une lueur d’écailles jaillissait dans un égouttement de feux blancs. Claire et Simon suivaient Jacquier du regard. Il s’éloignait, et l’on ne pouvait plus percevoir le «blouf» du chevesne vorace, mais le chemin liquide s’étoilait au point que touchait la ligne. Le soir rougissant la rive, Jacquier ramena le bateau où il avait reposé sa gaule. Sa perche ruisselait d’argent, car il l’enfonçait plus qu’à moitié dans la rivière plus profonde en ces parages.