—Notre maîtresse, qu’est-ce que vous avez contre vous?
Il ne l’interrogeait pas davantage. Un jour, elle lui répondit avec une douceur qui le toucha:
—Occupez-vous de Simon, je suis trop lasse pour le distraire.
Vers la fin du mois d’octobre, elle cessa de travailler. Elle abandonna les soins du ménage à Jeannette. Elle se tenait près d’une fenêtre et reprisait lentement le linge de Simon, en songeant que bientôt elle serait seule dans cette maison. Elle s’habituait à cette pensée. Elle en faisait entrer la pointe au fond de son cœur. Elle ne pouvait que supplier Dieu qu’il gardât Simon du mal et de tout danger. Dans sa douleur, il y avait la profonde paix du bien accompli. Elle attendait une sorte de prodige, et elle aurait voulu en être déchirée; la graine meurt sous la pousse neuve. Mais elle n’était qu’une faible femme avec trop d’amour. Souvent Simon la surprenait au milieu de ces tourments obscurs; c’était lui maintenant qui racontait des histoires pour tâcher de l’égayer. Il avivait, sans le savoir, la plus grande peine du monde.
XVIII
Comme novembre approchait, Claire dut s’aliter. Le médecin de Bonnal, M. Vardier fut mandé à son chevet. Il déclara qu’il s’agissait d’une grippe, compliquée d’anémie. Quelques soins appropriés et la malade guérirait comme par enchantement, en cette terre des Ages où soufflait l’air le plus pur.
Le temps était pluvieux; l’eau, d’où étaient nés tant de beaux feuillages, allait les reprendre et les dissoudre. Le ciel s’éclaira, et dans la cour un tilleul à la tête ronde ne gardait plus qu’un arc de feuilles d’or pâle, tel une lune qui s’effile peu à peu.
Claire voulut se lever; elle avait été mécontente que l’on appelât le médecin. Elle n’éprouvait qu’une grande lassitude. Pour montrer que c’était là un malaise passager, elle se remit, tant bien que mal, à travailler dans la cuisine. Mais elle ne put longtemps continuer; elle avait des étourdissements brusques. En ces moments, elle s’appuyait à la table, pour ne pas tomber, et souriait afin de cacher cette faiblesse étrange qui lui faisait peur.
—Voilà ce que c’est d’avoir fait la paresseuse au lit, disait-elle.
Simon se montra si affectueux, si tendre qu’elle en fut toute remuée. Il lui prenait sa figure amaigrie, à deux mains, et il la baisait sur les yeux et les joues creuses. Elle le repoussa bientôt avec violence, souffrant terriblement de ces caresses et de ces regards qui lui enlevaient en un instant le courage qu’elle amassait. Alors son cœur se fondait; le tremblement de sa bouche annonçait les larmes; et, s’éloignant, elle égrenait des prières.