Jacquier sentait qu’une menace tournait sur la maison. Le soir, en revenant de labourer, il regardait Claire à la dérobée et il grognait. Il l’avait connue forte et pleine de vie. Quel mal la changeait ainsi? Ses moindres mouvements étaient lents; elle s’immobilisait, des heures. Son regard paraissait plus doux, mais la bouche faisait un trait blême. Jeannette l’interrogeait sur les choses de la maison, pour lui redonner goût à l’ouvrage, mais elle répondait:

—Tu sais bien ce qu’il faut faire.

Elle ne s’abandonnait pas au doute, mais son âme ardente amenuisait le corps; elle n’y prenait pas garde.

Simon devinait les sentiments secrets qui la travaillaient. Quand elle ne le repoussait pas, il venait s’asseoir sur un tabouret, à ses pieds, et il lui faisait la lecture dans les livres que l’instituteur lui avait prêtés. Un jour, comme elle se penchait sur lui, il vit tomber sur la page qu’il lisait une grosse larme qui s’y écrasa. Alors, n’y tenant plus, il s’écria:

—Maman Claire, pourquoi changes-tu comme ça? Je suis toujours ton petit.

Elle avait caché sa figure dans ses mains, il les écarta doucement, et il regardait ces yeux rougis, creusés. Elle respira avec force, et, quand elle put parler, elle dit:

—Il ne faut plus me faire la lecture, Simon. Je t’aime toujours, tu le sais bien.

Il se leva du tabouret où il était assis. Il caressa timidement les mains trop blanches, appuyées sur les genoux; puis, avec le sentiment d’un mystère trop grand pour lui, il s’en alla dans le bûcher où personne ne pourrait le voir pleurer.

XIX

En ce pays que le vent dépouillait de ses feuillages, on labourait. Dans l’enveloppement des brumes, on entendait tinter la chaîne de la charrue, souffler la paire de bœufs, et des cris éveillaient des espaces inconnus. En ce mois, les travaux des anciens âges revenaient dans ces champs morcelés qui se doublaient de mystère. C’était toujours la même marche, cette hâte lente d’où coule la pensée avec le sang.