Jacquier put mener à bien les labourages. Le vieil acharnement qui triomphe des pluies et des vents le reprenait; il s’agissait d’accomplir ce qui était tracé et qui ne changeait pas, comme la forme du grain de blé.
Mais, quand il revenait des champs, il s’affligeait de voir Claire assise près du feu, courbée. Dans le pays, on s’étonnait qu’elle eût vieilli aussi brusquement. On disait sous le manteau, à la veillée, que cette lassitude n’était pas naturelle.
Un jour, une femme de Ballanges, qui connaissait beaucoup de secrets, presque tous perdus aujourd’hui, dit à Jacquier:
—Mon pauvre, regarde bien, l’enfant est trop beau et trop fin. Claire n’est pas sa mère et elle l’a élevé aussi bien qu’une bonne mère. M’est avis qu’elle lui a donné plus que son sang. C’est pour ça qu’elle périt. Quand on tire de l’eau, il faut qu’elle passe ailleurs.
Les jours s’écoulaient. Claire paraissait toujours plus appesantie. Peu à peu, de vieilles gens vinrent la voir à la faveur des plus futiles prétextes, et ils la regardaient avec une grande curiosité. En s’en allant, après avoir parlé des choses de la maison et des champs, ils lui conseillaient des tisanes d’herbes, des pratiques secrètes. Elle souriait, haussait les épaules et s’écriait qu’elle n’était pas malade. Un soir, Jacquier, n’y tenant plus, lui dit:
—Maîtresse, rien ne vous fait mal, et c’est bien plus dangereux! Moi, j’ai trouvé ce qui vous tient. Il faut défaire «l’encontre»[B]. On vous a jeté un sort.
[B] Mauvais sort.
Claire avait horreur de la superstition, dont quelques vestiges subsistaient, çà et là , dans ce pays. Elle rabroua le bonhomme et lui demanda de ne plus s’inquiéter. Si, quelques jours, elle avait été obligée de s’aliter, elle allait, à présent, beaucoup mieux. Il ne s’agissait que de faiblesse, il fallait seulement prier Dieu.
Jacquier se tint coi; mais il s’attachait à son idée. Pendant une semaine il fut soucieux. Il désirait que Claire écoutât ses conseils et vînt avec lui faire visite à la vieille Pouraud qui nichait dans l’étrange village désert où habitaient les fées. On ne savait pas l’âge de cette femme; les uns disaient qu’elle avait au moins quatre-vingt-dix ans, les autres, qu’elle venait de franchir les cent ans. Le maire de Bonnal, Jantou Prufaud, petit propriétaire, ami du progrès, mais qui voulait que son fumier restât à sa porte, tenta vainement de la décider à entrer à l’hospice. La commune lui fournissait quelques pains par mois. Elle avait la réputation d’être sorcière, mais bonne femme. Quelques jeunes filles allaient encore la voir, en cachette, pour faire disparaître par enchantement des verrues ou ces rougeurs qu’on appelle: feu sauvage. Les vieux connaissaient sa puissance; elle était défaiseuse de sorts ou releveuse d’encontres. Autrefois, il y avait seulement trente ans, beaucoup lui demandaient une aide, un appui, en cette campagne où la solitude entretient tant de mystère. En façon de merci, on lui apportait une bouteille de vin, un bout de lard ou de salé; elle n’acceptait jamais d’argent. A présent, elle ne sortait plus de son trou, sauf une fois par semaine pour aller chercher son pain.
Jacquier la considérait avec respect, l’ayant vue jadis dans tout son prestige. Elle relevait l’encontre et il savait bien, lui qui n’ignorait rien des choses de la campagne, qu’il y en avait de plusieurs sortes: l’encontre d’air qui vient par refroidissement et coup de vent pluvieux; celle de terre qui apporte rhumatismes, goutte, enflure du corps produite par la fraîcheur du sol d’où s’échappe le poison des vipères et autres bêtes à venin. Après une journée de dure besogne, on s’étend sur le pré, à l’ombre, lorsque le sang est bouillant; de là des maux qui travaillent les membres et courent dans les os jusqu’à la mort.