Il avait demandé secours à la mère Pouraud; il s’en était bien trouvé. Dans son verger mangé d’orties et de plantes sauvages, se trouvait un puits à la margelle écroulée; crapauds, salamandres, grosses couleuvres y venaient à la chaude saison. C’est de cette eau qu’elle avait puisée pour la faire chauffer sur un feu de sarments de vigne. Elle s’était mise à genoux, et, dans le liquide soulevé à gros bouillons, elle avait jeté les brindilles calcinées. Elle observait leurs mouvements divers en marmonnant des paroles.
Jacquier avait bu de cette eau charmée. Elle se servait aussi d’aubépine blanche. Quand les charbons tournaient dans une fiole, en frôlant les parois du pot, il s’agissait d’un mal du bras ou des jambes; et de la tête, s’ils montaient vers le goulot.
La mère Pouraud défaisait le soleil. Elle remplissait d’eau un verre, le couvrait d’un linge et le retournait. Si les bulles d’air s’élevaient d’une certaine façon, le plaignant souffrait d’une insolation, mais elle disait des syllabes secrètes et le soleil quittait la peau du malade où il n’était pas à sa place. Elle jeûnait, cela lui était facile, et son jeûne, coupé de croûtons de pain et mêlé à des prières, chassait les fièvres.
Dans la semaine qui précède la fête des morts, Jacquier, ayant achevé sa besogne, entra dans la chambre de Claire, ouvrit l’armoire et prit en hâte un de ses corsages qu’il roula avec soin. Si la souffrante ne pouvait l’accompagner, un peu d’étoffe, pourvu qu’elle eût touché son corps, permettait de défaire l’encontre. Claire n’était pas malade, mais il fallait lui enlever cette fatigue mystérieuse qui pesait sur elle.
Jacquier prit un bâton, alluma une lanterne et fit en sorte que sa maîtresse ne s’aperçût pas de son manège. A travers champs, sous un ciel pluvieux, dans la rage du vent d’ouest, il gagna le village désert. Il s’en allait gravement et soupirait qu’il n’y eût guère que lui et quelques vieilles gens pour croire encore aux puissances cachées. Bientôt il devina dans l’ombre la ruelle où s’ouvraient des seuils fracassés et où nul n’entrerait plus. Il vit briller la goutte jaune d’une lampe dans une maison basse à une seule pièce. Il s’approcha de la fenêtre et, près du feu, il aperçut la vieille Pouraud qui se chauffait, assise sur un escabeau. Dans un coin, sur un coffre, des poules noires dormaient, la tête sous l’aile; un chat au poil roussi les regardait, immobile.
Il frappa la porte de son bâton. Un cri aigrelet lui répondit. Il leva le loquet et il entra, tellement saisi qu’il oublia de souffler sa lanterne. Elle tourna vers lui une tête énorme où les traits, autour du nez recourbé, se resserraient comme par un cordon tiré sous la peau. Elle regarda Jacquier; ses yeux, cerclés d’une membrane rouge, clignotaient, et elle étirait son cou fripé, tel un linge qui a trop servi. Elle marmonna:
—Assieds-toi, souffle ta lanterne.
Il la souffla et s’assit sur une chaise boiteuse. Elle se taisait, appuyant de nouveau son front dans ses mains usées. Il tenait les paupières mi-closes, il attendait qu’elle parlât. Elle dit enfin:
—Tu ne viens pas pour toi, mon fi. C’est pour Claire des Ages, ta bonne maîtresse...
Il expliqua qu’il avait apporté un de ses corsages. Il le tira de sous sa blouse. Elle le palpa, pencha dessus sa tête pesante: