Jacquier grogna de nouveau:
—La Gustine du Fondbaud s’est acheté des bas où l’on voit la peau toute rouge, au travers. Ça lui coûte deux pistoles chaque paire. Faut bien de la monnaie pour ça. D emoiselle, le monsieur de Charvet a vendu hier ses bois des Borderies, le brave pré du Treil et la métairie à Jean Flacaud, son régisseur. Et c’est lui, le monsieur de Charvet, qui sera le régisseur de son ancien régisseur qui a acheté partout. Il a un tomobile et il porte des chapeaux en pomme. Les temps sont tournés en l’air. Le clocher est piqué sur sa pointe.
Claire soupira, cette fois. Quels changements, quelle révolution avaient travaillé le pays! En quelques années, dans le retournement de la guerre, que de choses étranges apparaissaient au soleil! Une centaine de mois avaient valu plus d’un siècle. Ce n’était pas seulement l’argent qui changeait de mains, mais on aurait dit que le cours du sang dans les cœurs changeait aussi. On voyait, sur les chemins, des gens qui avaient d’autres regards. Un feu nouveau courait dans les campagnes, brûlait les coutumes, la vieille foi, le bon travail et les bonnes joies, l’ancienne paix. Il ne restait plus, comme aux Ages, que des îlots encore verdoyants.
Claire considérait l’enfant qui penchait sa tête blonde sur la page de poésie qu’elle venait de recopier. Elle sentait autour de lui d’immenses dangers. Elle se souvenait de ce jour fiévreux où elle était arrivée à Paris et de cette rumeur dont elle garda longtemps le bourdonnement. Mme Lautier lui avait confié le petit Simon encore au berceau. Sans interroger sa belle-sœur, sans regarder autour d’elle, le cœur tout saisi, elle était partie avec son précieux fardeau. Dans le soir, les serpents de feu, qui s’allumaient sur les places publiques, l’épouvantaient comme elle gagnait la gare en taxi. En hâte, elle prit le train de nuit. A Bonnal, à Villemonteil, partout, elle avait dit:
—J’ai voulu garder l’enfant de ma belle-sÅ“ur. Elle est très bonne, mais il faut qu’elle gagne sa vie. Dans ces cages de Paris, Simon n’aurait pas assez d’air.
Elle regardait en face les gens pour qu’ils ne doutassent pas de ses dires. Simon, expliquait-elle, était sans avoir, son père ayant eu sa part d’héritage dont il ne restait presque rien. Il était bien naturel qu’elle l’élevât. Elle possédait assez d’argent et de terre; et elle dépensait peu.
Ce soir, elle se souvenait. Les heures de la prime enfance de Simon revivaient. Sa première maladie, les veilles, les angoisses; et les premiers pas dans la cour: deux petites mains tendues, un bout de langue qui brillait dans la bouche ronde, car il faisait soleil. Et elle courait vers lui quand il allait tomber. C’étaient aussi les jeux qu’elle lui avait appris, et la prière: «Petit Jésus, je vous donne mon cœur.»
Cette culotte, taillée dans une de ses anciennes robes de couleur, comme elle lui donnait mine gentille. Le dimanche, elle le conduisait à la messe en charreton, et elle le faisait asseoir tout près de sa chaise, tandis qu’elle égrenait son chapelet. Elle ne priait pas pour elle, mais pour lui. Il ne lui avait jamais fait de peine. Il n’accomplissait aucune chose sans lui demander d’avance conseil ou permission. Quand il levait vers elle ses yeux gris, pleins de la plus douce lumière, pour l’interroger, elle ne répondait pas tout de suite, tant elle était prise du plus violent amour maternel.
—Il n’est pas sorti de mon corps, disait-elle, mais bien de mon âme, j’en suis sûre. Et il ressemble à mon frère.
Parfois, elle lui demandait: