—Petit, que veux-tu?
Il répondait:
—Je ne veux rien. Je suis content près de toi.
Elle allait chaque année à Limoges pour lui acheter des jouets, des livres, mais elle voyait bien qu’il ne l’en aimait pas davantage. Aux jours de congé, il s’amusait à couper de l’herbe pour les lapins; Jeannette lui avait montré des plantes à tiges épaisses qui les nourrissent à merveille. Il savait qu’on ne devait pas leur en porter de mouillées et que, s’ils ont le ventre enflé, le feuillage du houx est très bon pour les guérir. Vers l’âge de sept ans, il se mêla aux travaux d’été. Claire lui fit tailler une fourche bien légère pour qu’il pût faner sans fatigue. Il aimait ces grands jours dorés où l’on coupe les herbages, le blé; alors on mange du salé, en buvant du vin, dans un frais repli de noisetière.
Ce domaine, il l’avait toujours vu; et il ne pouvait se souvenir de la ville. En cette vallée, il s’était réservé des coins ignorés, pleins de pierres rousses, de chardons laineux, de genièvres où se suspendent les voiles de la rosée. Il formait une enceinte avec des morceaux de granit qu’il roulait, et, au milieu, il élevait une sorte de petite maison. Quand la pousse du châtaignier est gorgée de sève, il savait comment on en retirait l’écorce en tapant dessus avec le manche d’un couteau. On en faisait des trompettes qui rendaient un beau son cuivré. Il avait appris bien d’autres choses; il n’ignorait pas qu’au pressoir de Bonnal le cidre roule des pommes écrasées, qu’il se clarifie et pétille; que la terre se repose comme les hommes, travaille avec eux et qu’il y a des oiseaux dans l’air pour annoncer les saisons.
Dès qu’il avait pu marcher, la prairie l’avait appelé par sa verte couleur qui change comme une eau des fées, selon le jour. Parfois, en compagnie de Claire, il se promenait sur les crêtes de la vallée. Au bout d’un champ familier où l’on trouvait des silex taillés, elle s’avançait avec prudence, tenant l’enfant par la main. Du haut d’un sommet, à pic, on voyait, en bas, la Gartempe se dérouler. Ici, le flot dormait, faisant une surface apparemment immobile, glacée; mais, plus loin, c’était comme si cette grande gelée se fondait, soudain bouillonnante, autour de roches arrondies. Claire portait son regard sur l’autre versant où des chênes enroulaient un dur feuillage; et le dolmen de la Pierre Soupêze en sortait, tel un mufle guettant une proie. Là -bas, vers l’ouest, la rivière luisait en des souffles bleus, et près du ciel elle apparaissait, monnaie blanche qui tournait vite au soleil. S’il faisait beau, c’était toujours sur le verdoyant pays une lumière en vapeurs et en neiges d’or.
Claire, en ces heures, s’apaisait, respirait l’odeur de sa terre. Certains dimanches d’été, elle descendait à la rivière; elle avait coupé pour Simon une gaule de noisetier, et il pêchait près d’elle, tirant de l’eau, de temps en temps, un poisson qui n’était guère plus long que le petit doigt. Ils remontaient ensemble jusqu’aux Ages. Dans les prés rougis par le soir, des pies criaient et, se posant, elles rebondissaient comme des balles d’élastique.
Les années de Simon se marquaient par de simples plaisirs; l’une était celle du geai que lui avait donné Claire, comme ses premières plumes bleues sortaient; l’autre du coq blanc qui n’était pas plus gros que le poing et qui obéissait à l’appel; une autre encore, celle du filet que l’on plaçait dans la rivière, avec des bouchons pour qu’il se tînt droit, et des plombs pour le tendre. Les saisons avaient été éclairées de petits bonheurs. Elles tournaient vite. Aujourd’hui, Simon était âgé de neuf ans.
Ce soir, près de la table où Jeannette venait de poser la soupière, Claire le regardait fixement. Il avait récité sans faute la poésie, ayant une mémoire vive. Elle soupira:
—Mon petit, comme tu grandis! Je voudrais pouvoir te porter dans mes bras.