Il repartit:

—Maman, c’est moi qui te porterai, quand je serai fort.

Elle dit le Benedicite. Jacquier et Jeannette prirent place à la table. Le repas fini, Claire approcha du feu sa chaise et Jacquier tressa un panier pour Simon.

—Tu n’y pourras mettre que trois pommes rouges, dit-il.

Le brin s’assouplissait dans ses doigts lourds, comme par enchantement.

—Maîtresse, dit Jeannette, contez-nous donc une histoire.

On entendait meugler une vache dans l’étable; c’était une sorte d’appel de trompe; l’air était si pur au dehors qu’il s’y fondait, au point de devenir un son grave et doux. Jacquier bourra de nouveau le feu. On n’épargnait pas le bois dans ces parages qui en étaient toujours pourvus. La flamme chantait et se déroulait; parfois, dans un souffle, sortaient d’une bûche de petits signes de couleur.

—Vous savez, Jeannette et toi, Simon, commença Claire, que des fées habitent sous les pierres du moulin de Chanaud. Elles vivent, le jour, au fond de l’eau où elles se couchent et flottent comme une fumée. Elles savent tout. Elles dansaient au soleil, lorsque les Ages étaient couverts de bois, de fougères et d’ajoncs bâtards. Elles ont vu se lever le premier matin du monde, et briller à la pointe des plantes la première rosée. Presque toujours, elles sont bonnes. Elles ne sont pas jalouses de la terre ni de l’argent, mais de l’amour; elles souffrent de n’avoir pas de cÅ“ur pour chérir ni pour pleurer. C’est pour cela qu’elles sont si légères et qu’elles tourneraient des bourrées pendant des cent ans sans s’arrêter, si elles le voulaient. Une d’elles vit un jour une jeune femme qui avait un si joli enfant qu’elle en fut longtemps pensive. Et comment avoir un beau petit, si l’on ne peut pas aimer? Elle arriva, par des songes de la nuit, à faire croire à cette femme que l’enfant n’était pas à elle et qu’il ne lui était que prêté. Elle lui enfonça si bien cette pensée dans la tête que, toujours, la pauvre, même quand le petiot la serrait fort au cou, avait un tremblement de peur. Un jour, la mère n’y put tenir et sentit bien qu’on lui voulait du mal. Elle fit les prières à Dieu et aux Saints, les processions, tout. Puis elle allait le soir, près du moulin, quand la lune tourne comme un glaçon au fond de l’eau. Et elle jetait des cailloux dans le flot pour toucher la fée. Celle-là , enfin, l’entendit pleurer et une larme qui tomba dans le courant vint l’émouvoir. Alors, la femme vit très bien une longue forme blanche qui flottait et qui disait: «Si tu le veux pour toujours, donne-lui ton cÅ“ur à toi et ton sang. A partir de cette heure, qui pourra te l’enlever? Je ne le pourrai pas moi-même.» Un soir, à la nuit, la pauvre femme fit ce que la fée lui avait soufflé. Elle en mourut, mais le petit était sauvé parce que le cÅ“ur ne meurt pas et qu’il y a un paradis de Dieu où l’on ne sépare plus ceux qui se sont aimés.

—Maîtresse, c’est point bien gai.

—Tout n’est pas gai, gronda Jacquier, en ce bas monde.