Simon glissa ses bras autour du cou de Claire Lautier.

—Je ne voudrais pas que tu aies mal pour moi.

Elle soupira longuement. Dans ses yeux noirs, un point d’étoile venait du fond de l’ombre.

II

Il y avait un peu de répit aux Ages. La trêve de Noël arrivait. Les champs avaient leurs semences. Jacquier sentait encore au creux de sa paume la poignée de grains qu’on lance d’un mouvement mesuré, car il s’agit de ce qui est plus précieux que l’or.

De grandes pluies sortirent de l’ouest, portées par des nuages pesants qui se succédaient sans cesse. On entendait la mystérieuse marche du vent qui s’en allait si loin qu’il ne faisait plus qu’un murmure; mais il revenait, avec des grondements, dans les chênes qui gardaient leurs feuilles mortes, la dépouille de l’été. Des troupes de corbeaux tournaient sur les châtaigneraies où ils se posaient quelque temps immobiles, l’aile repliée, le bec rabattu, tels de singuliers fruits noirs. Ils s’envolaient tous ensemble, comme à un commandement secret. Du fond de la vallée, une brume s’élevait, une sorte de grosse nuée blanche qui roulait et que le soleil pouvait à peine dissiper. On ne voyait que la tête des trembles de la rive qui semblait flotter. Il y avait dans l’air des cris qui paraissaient s’élancer des choses; l’appel des bergers se mêlait au bruit de l’eau débordée, au vent, aux coups de la pluie.

Claire Lautier, dès que Simon était de retour, le faisait s’asseoir devant le grand feu de bois. Elle lui enlevait ses bas et tendait ses pieds nus vers les braises, afin qu’ils fussent bien secs. Elle veillait sur lui plus que jamais, et parfois, sans apparente raison, elle l’étreignait. Il lui semblait que peu de jours s’étaient écoulés depuis qu’elle l’avait porté sous ce toit, alors qu’il était au berceau. Elle aurait voulu pouvoir chanter encore sur ses yeux les airs qui les avaient tant de fois fermés.

A présent, l’ayant bordé dans son petit lit, elle s’en allait, puis elle revenait quelques heures après, cachant sa lampe, pour le voir dormir, si tranquille, avec tant de sécurité. Alors, elle le baisait au front sans l’éveiller, pleine des tourments et de la plus grande douceur de ce monde.

Quelquefois, elle pensait qu’elle l’aimait trop. S’il avait été pareil à ces enfants méchants et disgraciés qui font de la peine à leurs parents, son cœur, peut-être, se serait moins attaché. Mais il était si paisible, si studieux, toujours un peu rêveur et doux; on le voyait bien à l’école où il aimait à s’isoler dans un coin de la classe ou de la cour. Ses yeux ne s’éveillaient vraiment que sous les regards de Claire Lautier, dans son ombre chère. Toute la joie était là -haut, au faîte de la vallée des Ages. Il n’y trouvait aucune parole discordante, aucun mouvement trop brusque, mais un glissement de paix.

—Quand je serai grand, je ne quitterai pas les Ages, disait-il souvent à Claire.