Jeannette apporta un bol de tisane très chaude mêlée de rhum; elle appela Claire doucement, mais elle ne put faire couler une goutte de liquide entre les dents serrées.
—Attendons, dit-elle. Faut la laisser reposer.
—Je resterai ici pour veiller, dit Louise. Je ne la quitterai pas qu’elle ne soit guérie. Jeannette, occupez-vous de Simon.
Elle prononça ces mots avec tant de force secrète que Jacquier et Jeannette s’en allèrent. Elle demeura seule, accoudée. Il n’y avait plus dans la chambre que les reflets du foyer. Sur la commode, au milieu des ombres, Louise considéra le portrait du capitaine Lautier. Une sorte de voile se déchirait en elle, sans bruit. Dans le silence, elle frissonna; un poids nouveau pesait sur elle, et elle se souvenait.
Claire s’agita; parfois une toux la secouait; elle se plaignait faiblement. Louise, qui avait approché du feu la tisane, se leva et la versa dans un bol qu’elle présenta aux lèvres violacées et sèches. Le délire saisit Claire Lautier.
—Que le petit n’approche pas de cet homme... Ce serait crime... Louise, il faut bien ouvrir les yeux... Moi, je ne compte pas, mais l’enfant... Veillez-y. Il ne sait pas, lui. Mon frère qui était si grand... Il y avait autre chose qu’une balle dans son pauvre corps... Personne ne l’a su que lui... et moi...
Ces mots, hachés par la fièvre, frappaient Louise. En elle le cœur se fondait et se renouvelait en des profondeurs. Elle s’approcha du feu, elle tremblait, et ce n’était pas de froid. Elle se retournait et voyait, enfouie dans les oreillers, la figure brûlante de Claire. Peu à peu, des sueurs y coulèrent, comme si elles naissaient du front et des cheveux gris. Louise vint de nouveau s’asseoir au chevet. Elle essuyait de temps à autre, avec une grande douceur, les traits tirés, ravagés. Elle aurait voulu l’appeler, comme Simon:
—Maman Claire...
Un grand silence était en elle, une attente mystérieuse. Avant le lever du jour, elle réveilla Jeannette; Jacquier était déjà debout. Elle lui demanda d’aller en hâte à Bonnal chercher le médecin. Il courut atteler le mulet et il partit dans la nuit. Elle reprit sa veille au chevet du lit. Au bout d’une heure environ elle entendit arriver une automobile. M. Vardier entra; Louise l’introduisit dans la chambre. Ayant examiné Claire qui était sans connaissance, dans le feu d’une fièvre dévorante, il ne cacha pas son inquiétude. Il était en présence d’une pneumonie double. Il donna lui-même les premiers soins. Il avait apporté des ventouses et les remèdes habituels.
—Voyez-vous, dit-il à Louise, Mlle Lautier était depuis longtemps minée par une sorte d’anémie. Ce mal, qui est grave, d’autres plus fortes pourraient le surmonter.