Le système des fiches n’est pas sans quelques inconvénients. Chaque fiche doit être munie de références précises à la source où le contenu en a été puisé ; par conséquent, si l’on analyse un document en cinquante fiches distinctes, il faudra répéter cinquante fois les mêmes références. D’où une légère augmentation d’écritures : c’est certainement à cause de cette complication infime que quelques personnes s’obstinent à préférer la méthode si défectueuse des cahiers. — De plus, à cause de leur mobilité même, les fiches, feuilles volantes, sont exposées à s’égarer et lorsqu’une fiche est perdue, comment la remplacer ? on ne s’aperçoit même pas qu’elle a disparu ; s’en apercevrait-on par hasard que le seul remède serait de recommencer, de fond en comble, toutes les opérations déjà faites. — A la vérité, des précautions très simples, que l’expérience a suggérées, mais que ce n’est pas ici le lieu d’exposer en détail, permettent de réduire au minimum les inconvénients du système. On recommande d’employer des fiches de dimension uniforme, résistantes ; de les classer au plus tôt, dans des « chemises » ou dans des tiroirs, etc. — Que chacun, du reste, en ces matières, soit libre de se créer des habitudes personnelles. Mais il faut bien se rendre compte d’avance que ces habitudes, suivant qu’elles sont plus ou moins pratiques et heureuses, ont une influence directe sur les résultats de l’activité scientifique. « Ces arrangements personnels de bibliothèque, dit E. Renan, qui sont la moitié du travail scientifique[97]… » Ce n’est pas trop dire. Tel érudit doit une bonne part de sa légitime réputation à l’art qu’il a de colliger ; tel autre est, pour ainsi dire, paralysé par sa maladresse à cet égard[98].
[97] E. Renan, Feuilles détachées, p. 103.
[98] Il serait très intéressant d’avoir des renseignements sur les procédés de travail des grands érudits, notamment de ceux qui se sont livrés à des travaux considérables de collection et de classement. On en trouve dans leurs papiers, et quelquefois dans leur correspondance. Sur les procédés de Du Cange, voir L. Feugère, Étude sur la vie et les ouvrages de Du Cange (Paris, 1858, in-8), p. 62 et suiv.
Après avoir recueilli les documents, soit in extenso, soit en abrégé, sur des fiches ou sur des feuillets mobiles, on les classe. Dans quels cadres ? suivant quel ordre ? Il est clair que c’est une question d’espèces et que la prétention de formuler des règles pour tous les cas ne serait pas raisonnable. Mais voici quelques observations générales.
II. Distinguons le cas de l’historien qui classe des documents vérifiés en vue d’une œuvre historique, et celui de l’érudit qui compose un « regeste ». Regestes (de regerere, consigner par écrit) et Corpus sont des collections, méthodiquement classées, de documents historiques. Les documents sont reproduits in extenso dans un corpus, analysés et décrits dans un « regeste ».
Corpus et regestes sont destinés à aider les travailleurs dans la collection des documents. Des érudits se dévouent à effectuer, une fois pour toutes, des besognes de recherche et de classement dont le public, grâce à eux, sera, par la suite, dispensé.
Les documents peuvent être groupés d’après leur date, d’après leur lieu d’origine, d’après leur contenu, d’après leur forme[99]. Ce sont les quatre catégories du temps, du lieu, de l’espèce et de la forme ; en les superposant, on obtient à volonté des compartiments réduits. On se proposera, par exemple, de grouper tous les documents de telle forme, de tel pays, de telle date à telle date (les chartes royales, en France, sous le règne de Philippe-Auguste) ; tous les documents de telle forme (inscriptions latines) ou de telle espèce (hymnes latines) à telle époque (dans l’antiquité, au moyen âge). — Nous rappelons, pour préciser, l’existence d’un Corpus inscriptionum græcarum, d’un Corpus inscriptionum latinarum, d’un Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum, des Regesta imperii de J. F. Böhmer et de ses continuateurs, des Regesta pontificum romanorum de Ph. Jaffé et A. Potthast.
[99] Voir J. G. Droysen, Précis de la science de l’histoire, p. 25. « Le classement critique n’a pas à se préoccuper uniquement du point de vue de la chronologie… Plus sont variés les points de vue sous lesquels la critique s’entend à grouper les matériaux, plus aussi sont fermes les points indiqués par l’intersection des lignes. »
On a renoncé maintenant à grouper des documents en corpus et en regestes, comme on le faisait autrefois, parce qu’ils ont le caractère commun d’être inédits, ou bien, au contraire, de ne pas l’être. Jadis, les compilateurs d’Analecta, de Relliquiæ manuscriptorum, de « trésors d’anecdota », de spicilèges, etc., publiaient tous les documents d’un certain genre qui avaient le caractère commun d’être inédits et de leur paraître intéressants ; au contraire Georgisch (Regesta chronologico-diplomatica), Bréquigny (Table chronologique des diplômes, chartes et actes imprimés concernant l’histoire de France), Wauters (Table chronologique des chartes et diplômes imprimés concernant l’histoire de la Belgique), ont classé ensemble tous les documents d’une certaine espèce qui avaient le caractère commun d’avoir été imprimés.
Quel que soit le compartiment choisi, de deux choses l’une : ou bien les documents que l’on a l’intention de classer à l’intérieur de ce compartiment sont datés, ou ils ne le sont pas.