[105] Voir Langlois, Manuel de bibliographie historique, I, p. 88.
CHAPITRE V
LA CRITIQUE D’ÉRUDITION ET LES ÉRUDITS
L’ensemble des opérations décrites dans les chapitres précédents (restitution des textes, critique de provenance, collection et classement des documents vérifiés) constitue le vaste domaine de la critique externe ou critique d’érudition[106].
[106] Nous prenons ici critique d’érudition » comme synonyme de « critique externe ». Dans le langage courant, on appelle érudits, non seulement les spécialistes de la critique interne, mais aussi les historiens qui ont l’habitude de composer des monographies sur des sujets techniques, restreints, peu intéressants pour le grand public.
La critique d’érudition tout entière n’inspire que du dédain au gros public, vulgaire et superficiel. Quelques-uns de ceux qui s’y livrent sont disposés, au contraire, à la glorifier. Mais il y a un juste milieu entre cet excès d’honneur et cette indignité.
L’opinion brutale des gens qui prennent en pitié et qui raillent les analyses minutieuses de la critique externe ne mérite guère, en vérité, d’être réfutée. Il n’y a qu’un argument pour établir la légitimité et pour inspirer le respect des labeurs obscurs de l’érudition, mais il est décisif : c’est qu’ils sont indispensables. Sans érudition, pas d’histoire. Non sunt contemnenda quasi parva, dit saint Jérôme, sine quibus magna constare non possunt[107].
[107] Cet argument, facile à développer, l’a été souvent, et récemment encore par M. Bédier, dans la Revue des Deux Mondes, 15 fév. 1894, p. 932 et suiv.
Quelques personnes admettent volontiers que les travaux d’érudition sont utiles, mais, agacées, se demandent si « la recension d’un texte » ou « le déchiffrement d’un parchemin gothique » est « l’effort suprême de l’esprit humain », et si les facultés intellectuelles que suppose l’exercice de la critique externe méritent ou ne méritent pas « ce que l’on mène de bruit autour de ceux qui les possèdent ». Les pièces d’une polémique sur cette question, évidemment dépourvue d’importance, entre M. Brunetière, qui conseillait aux érudits la modestie, et M. Boucherie, qui insistait sur les motifs que les érudits ont d’être fiers, se trouvent dans la Revue des langues romanes, 1880, t. I et II.
D’un autre côté les professionnels, en cherchant à se donner des raisons d’être fiers des travaux qu’ils exécutent, ne se sont pas contentés de les représenter comme nécessaires ; il se sont laissé entraîner à en exagérer les vertus et la portée. On a dit que les procédés si sûrs de la critique d’érudition avaient élevé l’histoire à la dignité d’une science, « d’une science exacte » ; que la critique de provenance « fait pénétrer plus profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance des temps passés » ; que l’habitude de la critique des textes affine ou même confère « l’intelligence historique ». Tacitement, on s’est persuadé que la critique d’érudition est toute la critique historique, et qu’il n’y a rien au-delà du nettoyage, du raccommodage et du classement des documents. — Cette illusion, assez répandue parmi les spécialistes, est trop grossière pour qu’il soit utile de la combattre expressément : c’est, en effet, la critique psychologique d’interprétation, de sincérité et d’exactitude qui « fait pénétrer plus profondément qu’aucune autre étude dans la connaissance des temps passés », ce n’est pas la critique externe[108]. Un historien qui aurait cette bonne fortune que tous les documents utiles pour ses études eussent été déjà correctement édités, critiqués au point de vue de la provenance, et classés, ne serait pas moins en état de s’en servir pour écrire l’histoire que s’il avait été obligé de leur faire subir, de ses propres mains, les opérations préalables. Il est possible, quoi qu’on en ait dit, d’avoir la plénitude de l’intelligence historique sans avoir jamais essuyé soi-même, au propre et au figuré, la poussière des documents originaux, c’est-à-dire sans les avoir découverts et purifiés soi-même. Il ne faut pas interpréter judaïquement, au sens étymologique, ce mot de M. Renan : « Je ne crois pas que l’on puisse acquérir une claire notion de l’histoire, de ses limites et du degré de confiance qu’il faut avoir dans ses divers ordres d’investigation sans l’habitude de manier les documents originaux[109] » ; cela doit s’entendre simplement de l’habitude de recourir aux sources directes et de traiter des questions précises[110]. Un jour viendra sans doute où, tous les documents relatifs à l’histoire de l’antiquité classique ayant été édités et critiqués, il n’y aura plus lieu de faire, dans le domaine de l’histoire de l’antiquité classique, ni critique des textes (restitution), ni critique des sources (provenance) ; les conditions n’en seront pas moins évidemment excellentes alors pour traiter des détails et de l’ensemble de l’histoire ancienne. Ne nous lassons pas de le répéter : la critique externe est toute préparatoire ; elle est un moyen, non un but ; l’idéal serait qu’elle eût été suffisamment pratiquée pour qu’il fût désormais possible de s’en dispenser ; ce n’est qu’une nécessité provisoire.
[108] Des hommes, dont la critique était du meilleur aloi, tant qu’il ne s’agissait que des opérations de critique externe, ne se sont jamais élevés à une pensée de critique supérieure, ni, par conséquent, à l’intelligence de l’histoire.