La maladie de Froude ne paraît pas avoir été jamais étudiée par les psychologues ; et sans doute n’est-elle point, du reste, une entité nosologique spéciale. Tout le monde commet des erreurs (par « légèreté », « inadvertance », etc.). Ce qui est anormal, c’est d’en commettre beaucoup, constamment, malgré l’effort le plus persévérant pour être exact. Ce phénomène est lié probablement à un affaiblissement de l’attention et à une excessive activité de l’imagination involontaire (ou subconsciente) que la volonté du sujet, instable et peu vigoureuse, ne contrôle pas assez. L’imagination involontaire se mêle aux opérations intellectuelles pour les fausser : c’est elle qui comble, par des conjectures, les lacunes de la mémoire, grossit et atténue les faits réels, les confond avec ce qui est d’invention pure, etc. La plupart des enfants dénaturent tout de la sorte, par des à peu près ; ils ont de la peine à devenir exacts et scrupuleux, c’est-à-dire à maîtriser leur imagination. Beaucoup d’hommes ne cessent jamais, à cet égard, d’être enfants.
Quoi qu’il en soit des causes psychologiques de la maladie de Froude, l’homme le plus sain, le mieux équilibré, est exposé à gâcher les travaux d’érudition les plus simples, s’il n’y consacre pas le temps nécessaire. La précipitation est, en ces matières, une source d’erreurs sans nombre. On a donc raison de dire que la vertu cardinale de l’érudit, c’est la patience. Ne pas travailler trop vite, agir comme s’il y avait toujours profit en la demeure, s’abstenir plutôt que de bâcler, ces préceptes sont faciles à énoncer, mais il faut, pour y conformer sa conduite, un tempérament rassis. Les gens nerveux, « agités », toujours pressés d’en finir et de varier leurs entreprises, désireux d’éblouir et de faire sensation, peuvent trouver à s’employer honorablement dans d’autres carrières ; dans celle de l’érudition, ils sont condamnés à entasser des œuvres provisoires, quelquefois plus nuisibles qu’utiles, et qui leur attireront, tôt ou tard, des ennuis. Le véritable érudit est de sang-froid, réservé, circonspect ; au milieu du torrent de la vie contemporaine qui s’écoule autour de lui, il ne se hâte jamais. A quoi bon se hâter ? L’important est que ce que l’on fait soit solide, définitif, incorruptible. Mieux vaut « limer pendant des semaines au petit chef-d’œuvre de vingt pages » pour convaincre deux ou trois savants en Europe de l’inauthenticité d’une charte, ou passer dix ans à établir le meilleur texte possible d’un document corrompu, que d’imprimer dans le même temps des volumes d’inedita médiocrement corrects, et que les érudits futurs auraient un jour à recommencer sur nouveaux frais.
Quelle que soit la spécialité qu’il choisit dans le domaine de l’érudition, l’érudit doit avoir de la prudence, une force singulière d’attention et de volonté ; de plus, une tournure d’esprit spéculative, un désintéressement complet et peu de goût pour l’action, car il doit avoir pris son parti de travailler en vue de résultats lointains et problématiques, et presque toujours pour autrui. — Pour la critique des textes et pour la critique des sources, l’instinct du déchiffreur de problèmes, c’est-à-dire un esprit agile, ingénieux, fécond en hypothèses, prompt à saisir et même à « deviner » des rapports, est, en outre, très utile. — Pour les besognes de description et de compilation (inventaires, catalogues, corpus, regestes), l’instinct du collectionneur, un appétit de travail exceptionnel, des qualités d’ordre, d’activité et de persévérance, sont absolument indispensables[119]. — Telles sont les dispositions requises. — Les exercices de critique externe sont si amers pour les sujets qui n’ont pas ces dispositons, et, dans ce cas, les résultats obtenus sont si peu en rapport avec le temps dépensé, que l’on ne saurait s’assurer avec trop de soin de ses aptitudes avant d’« entrer en érudition ». Le sort de ceux qui, faute de conseils éclairés, donnés à temps, s’y sont fourvoyés et s’y épuisent en vain, est lamentable, surtout s’ils sont fondés à croire qu’ils auraient pu être utilisés plus avantageusement ailleurs[120].
[119] La plupart des érudits de vocation ont, à la fois, l’aptitude à résoudre des problèmes et le goût des collections. Toutefois il est facile de les classer en deux catégories, suivant qu’ils marquent une préférence, soit pour les travaux d’art de la critique de restitution ou de la critique de provenance, soit pour les travaux de collection, qui sont plus absorbants et plus grossiers. J. Havet, passé maître dans l’étude des problèmes d’érudition, se refusa toujours à entreprendre un recueil général des diplômes royaux mérovingiens que ses admirateurs espéraient de lui ; à cette occasion, il exprimait volontiers « son peu de goût pour les œuvres de longue haleine ». (Bibliothèque de l’École des chartes, 1896, p. 222.).
[120] On dit communément, au contraire, que les exercices d’érudition (de critique externe) ont, sur les autres travaux historiques cet avantage qu’ils sont à la portée des médiocres, et que les intelligences les plus modestes, pourvu qu’elles aient été convenablement dressées, y trouvent à s’employer. — Il est vrai que des esprits sans élévation et sans vigueur peuvent être utilisés pour des travaux d’érudition ; mais encore faut-il qu’ils aient des qualités spéciales. L’erreur est de croire qu’avec de la bonne volonté et un dressage ad hoc tout le monde sans exception est propre aux opérations de critique externe. Parmi ceux qui en sont incapables, comme parmi ceux qui y sont propres, il y a des hommes intelligents et des sots.
II. Comme les exercices d’érudition conviennent à merveille au tempérament d’un très grand nombre d’Allemands, l’œuvre de l’érudition allemande au XIXe siècle a été considérable, et c’est en Allemagne que l’on observe le mieux les déformations qu’entraîne à la longue, chez les spécialistes, la pratique habituelle des travaux de critique externe. Il ne se passe guère d’années sans que des protestations s’élèvent, dans les Universités allemandes ou autour d’elles, au sujet des inconvénients, pour les érudits, des besognes d’érudition. En 1890, M. Philippi, recteur de l’Université de Giessen, déplorait avec force l’abîme qui, disait-il, se creuse entre la critique préparatoire et la culture générale : la critique des textes se perd dans d’insignifiantes minuties ; on collationne pour le plaisir de collationner ; on restitue avec des précautions infinies des documents sans valeur ; on prouve ainsi « qu’on attache plus d’importance aux matériaux de l’étude qu’à ses résultats intellectuels ». Le recteur de Giessen voit dans le style diffus des érudits allemands et dans l’âpreté de leurs polémiques un « effet de l’excessive préoccupation des petites choses », qu’ils ont contractée[121]. La même année, la même note était donnée, à l’Université de Bâle, par M. J. v. Pflugk-Harttung. « Les parties les plus hautes de la science historique, dit cet auteur dans ses Geschichtsbetrachtungen[122], sont dédaignées : on n’attache de prix qu’à des observations micrologiques, à la correction parfaite de détails sans importance. La critique des textes et des sources est devenue un sport : la moindre infraction aux règles du jeu est considérée comme impardonnable, alors qu’il suffit de s’y conformer pour être approuvé des connaisseurs, quelle que soit d’ailleurs la valeur intrinsèque des résultats acquis. Malveillance et grossièreté de la plupart des érudits entre eux ; vanité comique des érudits qui construisent des taupinières et les prennent pour des montagnes : ils sont comme le bourgeois de Francfort qui disait avec complaisance : « Alles, was du durch jenen Bogenpfeiler erkennst, alles ist Frankfurter Land[123] ! »
[121] A. Philippi, Einige Bemerkungen über den philologischen Unterricht, Giessen, 1890, in-4. Cf. Revue critique, 1892, I, p. 25.
[122] J. v. Pflugk-Harttung, Geschichtsbetrachtungen, Gotha, 1890, in-8.
[123] J. v. Pflugk-Harttung, o. c., p. 21.
Nous distinguons, quant à nous, trois risques professionnels auxquels les érudits sont exposés : le dilettantisme, l’hypercritique et l’impuissance.