Le principe est analogue à celui de la critique de sources. Les détails d’un fait social sont si multiples et il y a tant de façons différentes de voir le même fait que deux observateurs indépendants n’ont aucune chance de se rencontrer sur tous les points ; quand deux affirmations présentent les mêmes détails dans le même ordre c’est qu’elles dérivent d’une observation commune ; les observations différentes divergent toujours sur quelques points. Souvent on peut tirer parti d’un principe a priori : si le fait était de nature à n’avoir pu être observé ou rapporté que par un seul observateur, c’est que toutes les sources dérivent de cette observation unique. Ces principes[179] permettent de reconnaître beaucoup de cas d’observations différentes et plus encore de cas d’observations reproduites.

[179] Il n’est guère possible d’étudier ici les difficultés spéciales d’application : quand l’auteur, cherchant à dissimuler son emprunt, a introduit des différences pour dérouter le public ; quand l’auteur a combiné des détails provenant de deux observations.

Il reste des cas douteux en grand nombre. La tendance naturelle est de les compter comme indépendants. C’est l’inverse qui serait scientifiquement correct : tant que l’indépendance des affirmations n’est pas prouvée, on n’a pas le droit d’admettre que leur concordance soit concluante.

C’est seulement après avoir établi le rapport entre les affirmations qu’on peut compter les affirmations vraiment différentes et examiner si elles concordent. Ici encore il faut se défier du premier mouvement : la concordance vraiment concluante n’est pas, comme on l’imaginerait naturellement, une ressemblance complète entre deux récits, c’est un croisement entre deux récits différents qui ne se ressemblent qu’en quelques points. La tendance naturelle est de regarder la concordance comme une confirmation d’autant plus probante qu’elle est plus complète ; il faut au contraire adopter la règle paradoxale que la concordance prouve davantage quand elle est limitée à un petit nombre de points. Ce sont les points de concordance de ces affirmations divergentes qui constituent les faits historiques scientifiquement établis.

2o Avant de conclure il reste à s’assurer si les observations différentes du même fait sont pleinement indépendantes ; car elles peuvent avoir agi l’une sur l’autre au point que la première ait déterminé les suivantes, et alors leur concordance ne serait plus concluante. Il faut prendre garde aux cas suivants :

1er cas. Les observations différentes ont été faites par le même auteur, qui les a consignées, soit dans un même document, soit dans des documents différents ; il faut alors des raisons spéciales pour admettre que l’auteur a vraiment refait les observations et ne s’est pas borné à répéter une observation unique.

2e cas. Il y a eu plusieurs observateurs, mais ils ont chargé l’un d’eux de rédiger un document unique : c’est le cas des procès-verbaux d’assemblées ; il faut s’assurer si le document représente seulement l’affirmation du rédacteur ou si les autres observateurs ont contrôlé sa rédaction.

3e cas. Plusieurs observateurs ont rédigé leur observation dans des documents différents, mais dans des conditions semblables ; il faut appliquer le questionnaire critique pour chercher si tous n’ont pas subi les mêmes causes de mensonge ou d’erreur (même intérêt, ou même vanité, ou mêmes préjugés, etc.).

Il n’y a de sûrement indépendantes que les observations contenues dans des documents différents, issus d’auteurs différents, appartenant à des groupes différents, opérant dans des conditions différentes. C’est dire que les cas de concordance pleinement concluante sont rares, sauf dans les périodes modernes.

La possibilité de prouver un fait historique dépend du nombre de documents indépendants conservés sur ce fait, et il dépend du hasard que les documents se soient conservés ; ainsi s’explique la part du hasard dans la constitution de l’histoire.