La croyance générale au merveilleux a rempli de faits miraculeux les documents de presque tous les peuples. Historiquement le diable est beaucoup plus solidement prouvé que Pisistrate : nous n’avons pas un seul mot d’un contemporain qui dise avoir vu Pisistrate ; des milliers de « témoins oculaires » déclarent avoir vu le diable, il y a peu de faits historiques établis sur un pareil nombre de témoignages indépendants. Pourtant nous n’hésitons plus à rejeter le diable et à admettre Pisistrate. C’est que l’existence du diable serait inconciliable avec les lois de toutes les sciences constituées.

Pour l’historien, la solution du conflit est évidente[182]. Les observations contenues dans les documents historiques ne valent jamais celles des savants contemporains (on a montré pourquoi). La méthode historique indirecte ne vaut jamais les méthodes directes des sciences d’observation. Si ses résultats sont en désaccord avec les leurs, c’est elle qui doit céder ; elle ne peut prétendre, avec ses moyens imparfaits, contrôler, contredire ou rectifier les résultats des autres ; elle doit au contraire employer leurs résultats à rectifier les siens. Le progrès des sciences directes modifie parfois l’interprétation historique ; un fait établi par l’observation directe sert à comprendre et à critiquer des documents : les cas de stigmates et d’anesthésie nerveuse observés scientifiquement ont fait admettre les récits historiques de faits analogues (stigmates de quelques saints, possédées de Loudun). Mais l’histoire ne peut pas servir au progrès des sciences directes. Tenue par ses moyens indirects d’information à distance de la réalité, elle accepte les lois établies par les sciences qui ont le contact direct avec la réalité. Pour rejeter une de ces lois il faudrait de nouvelles observations directes. C’est une révolution qui peut être faite, mais seulement au centre ; l’histoire n’a pas le pouvoir d’en prendre l’initiative.

[182] La solution de la question est différente pour les sciences d’observation directe, surtout les sciences biologiques. La science ne connaît pas le possible ou l’impossible, elle ne connaît que des faits correctement ou incorrectement observés ; des faits déclarés impossibles, comme les aérolithes, ont été reconnus exacts. La notion même de miracle est métaphysique ; elle suppose une conception d’ensemble du monde qui dépasse les limites de l’observation. Voir Wallace, Les miracles et le moderne spiritualisme, trad. de l’anglais, Paris, 1887, in-8.

La solution est moins nette pour les faits en désaccord seulement avec un ensemble de connaissances historiques ou avec les embryons des sciences de l’homme. Elle dépend de l’opinion qu’on se fait de la valeur de ces connaissances. Du moins peut-on poser la règle pratique que pour contredire l’histoire, la psychologie ou la sociologie, il faut avoir de bien solides documents ; et c’est un cas qui ne se présente guère.

LIVRE III
OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUES

CHAPITRE I
CONDITIONS GÉNÉRALES DE LA CONSTRUCTION HISTORIQUE

La critique des documents ne fournit que des faits isolés. Pour les organiser en un corps de science il faut une série d’opérations synthétiques. L’étude de ces procédés de construction historique forme la seconde moitié de la Méthodologie.

La construction ne doit pas être dirigée par le plan idéal de la science que nous désirerions construire ; elle dépend des matériaux réels dont nous disposons. Il serait chimérique de se proposer un plan que les matériaux ne se prêteraient pas à réaliser, ce serait vouloir construire la tour Eiffel avec des moellons. Le vice fondamental des philosophies de l’histoire est d’oublier cette nécessité pratique.

I. Regardons d’abord les matériaux de l’histoire. Quelle est leur forme et leur nature ? En quoi diffèrent-ils des matériaux des autres sciences ?

Les faits historiques proviennent de l’analyse critique des documents. Ils en sortent dans l’état où l’analyse les a mis, hachés menu en affirmations élémentaires ; car une seule phrase contient plusieurs affirmations, on a souvent accepté les unes et rejeté les autres ; chacune de ces affirmations constitue un fait.