[185] Fustel de Coulanges a entrevu cette nécessité. Dans la Préface des Recherches sur quelques problèmes d’histoire (Paris, 1885, in-8), il annonce qu’il va donner ses recherches « sous la forme première qu’ont tous mes travaux, c’est-à-dire sous la forme de questions que je me pose et que je m’efforce d’éclaircir ».
Les sciences d’observation directe opèrent sur des objets réels et complets. La science la plus voisine de l’histoire par son objet, la zoologie descriptive, procède en examinant un animal réel et entier. On le voit réellement, dans son ensemble, on le dissèque, de façon à le décomposer en ses parties, la dissection est une analyse au sens propre (ἀναλύσειν, c’est dissoudre). On peut ensuite remettre ensemble les parties de façon à voir la structure de l’ensemble, c’est la synthèse réelle. On peut regarder les mouvements réels qui constituent le fonctionnement des organes de façon à observer la réaction réciproque des parties de l’organisme. On peut comparer les ensembles réels et voir par quelles parties ils se ressemblent de façon à les classifier suivant leurs ressemblances réelles. La science est une connaissance objective fondée sur l’analyse, la synthèse, la comparaison réelles ; la vue directe des objets guide le savant et lui dicte les questions à poser.
En histoire rien de pareil. — On dit volontiers que l’histoire est la « vision » des faits passés, et qu’elle procède par « analyse » ; ce sont deux métaphores, dangereuses si on en est dupe[186]. En histoire, on ne voit rien de réel que du papier écrit, — et quelquefois des monuments ou des produits de fabrication. L’historien n’a aucun objet à analyser réellement, aucun objet qu’il puisse détruire et reconstruire. « L’analyse historique » n’est pas plus réelle que la vue des faits historiques ; elle n’est qu’un procédé abstrait, une opération purement intellectuelle. — L’analyse d’un document consiste à chercher mentalement les renseignements qu’il contient pour les critiquer un à un. — L’analyse d’un fait consiste à distinguer mentalement les différents détails de ce fait (épisodes d’un événement, caractères d’une institution), pour fixer son attention successivement sur chacun des détails ; c’est ce qu’on appelle examiner les divers « aspects » d’un fait ; — encore une métaphore. — L’esprit humain, naturellement confus, n’a spontanément que des impressions d’ensemble confuses ; il est nécessaire, pour les éclaircir, de se demander quelles impressions particulières constituent une impression d’ensemble, afin de les préciser en les considérant une à une. Cette opération est indispensable, mais il ne faut pas en exagérer la portée. Ce n’est pas une méthode objective qui fasse découvrir des objets réels ; ce n’est qu’une méthode subjective pour apercevoir les éléments abstraits qui forment nos impressions[187]. — Par la nature même de ses matériaux l’histoire est forcément une science subjective. Il serait illégitime d’étendre à cette analyse intellectuelle d’impressions subjectives les règles de l’analyse réelle d’objets réels.
[186] Fustel de Coulanges lui-même semble s’y être trompé : « L’histoire est une science ; elle n’imagine pas, elle voit seulement. » (Monarchie franque, p. 1.) « L’histoire consiste, comme toute science, à constater des faits, à les analyser, à les rapprocher, à en marquer le lien… L’historien… cherche et atteint les faits par l’observation minutieuse des textes, comme le chimiste trouve les siens dans des expériences minutieusement conduites. » (Ib., p. 39.)
[187] Le caractère subjectif de l’histoire a été très fortement indiqué par un philosophe, G. Simmel, Die Probleme der Geschichtsphilosophie, Leipzig, 1892, in-8.
L’histoire doit donc se défendre de la tentation d’imiter la méthode des sciences biologiques. Les faits historiques sont si différents de ceux des autres sciences qu’il faut pour les étudier une méthode différente de toutes les autres.
III. Les documents, source unique de la connaissance historique, renseignent sur trois catégories de faits.
1o Êtres vivants et objets matériels. — Les documents font connaître l’existence d’êtres humains, de conditions matérielles, d’objets fabriqués. Tous ces faits ont été des phénomènes matériels que l’auteur du document a perçus matériellement. Mais pour nous ils ne sont plus que des phénomènes intellectuels, des faits vus « à travers l’imagination de l’auteur », ou, pour parler exactement, des images représentatives des impressions de l’auteur, des images que nous formons par analogie avec ses images. Le Temple de Jérusalem a été un objet matériel qu’on voyait, mais nous ne pouvons plus le voir, nous ne pouvons plus que nous en faire une image analogue à celle des gens qui l’avaient vu et l’ont décrit.
2o Actes des hommes. — Les documents rapportent les actes (et les paroles) des hommes d’autrefois qui ont été aussi des faits matériels vus et entendus par les auteurs, mais qui ne sont plus pour nous que les souvenirs des auteurs, représentés seulement par des images subjectives. Les coups de poignard donnés à César ont été vus, les paroles des meurtriers entendues en leur temps ; pour nous, ce ne sont que des images. — Les actes et les paroles ont tous ce caractère d’avoir été l’acte ou la parole d’un individu ; l’imagination ne peut se représenter que des actes individuels, à l’image de ceux que nous montre matériellement l’observation directe. Comme ils sont les faits d’hommes vivant en société, la plupart sont accomplis par plusieurs individus à la fois ou même combinés pour un résultat commun, ce sont des actes collectifs ; mais pour l’imagination comme pour l’observation directe ils se ramènent toujours à une somme d’actes individuels. Le « fait social », tel que l’admettent plusieurs sociologues, est une construction philosophique, non un fait historique.
3o Motifs et conceptions. — Les actes humains n’ont pas leur cause en eux-mêmes ; ils ont un motif. Ce mot vague désigne à la fois l’impulsion qui fait accomplir un acte et la représentation consciente qu’on a de l’acte au moment de l’accomplir. Nous ne pouvons imaginer des motifs que dans le cerveau d’un homme, sous la forme de représentations intérieures vagues, analogues à celles que nous avons de nos propres états intérieurs ; nous ne pouvons les exprimer que par des mots, d’ordinaire métaphoriques. Ce sont les faits psychiques (vulgairement appelés sentiments et idées). Les documents nous en montrent de trois espèces : 1o motifs et conceptions des auteurs qui les ont exprimés ; 2o motifs et idées que les auteurs ont attribués à leurs contemporains dont ils ont vu les actes ; 3o motifs que nous pouvons nous-mêmes supposer aux actes relatés dans les documents et que nous nous représentons à l’image des nôtres.