[196] La propriété est une institution mixte, économique, sociale et politique.
Le groupement des faits d’après leur nature se combine avec le groupement d’après le temps et le lieu où ils se sont produits, de façon à fournir dans chaque branche des sections chronologiques, géographiques ou nationales. L’histoire d’une espèce d’actes (la langue, la peinture, le gouvernement) se subdivise en histoire de périodes, de pays, de nations (l’histoire de la langue grecque dans l’antiquité, l’histoire du gouvernement français au XIXe siècle).
Les mêmes principes servent à décider l’ordre où on rangera les faits. La nécessité de présenter les faits l’un après l’autre contraint à adopter une règle méthodique de succession. On peut exposer à la suite ou tous les faits qui ont eu lieu en un même temps, ou tous les faits d’un même pays, ou tous les faits d’une même espèce. Toute matière historique peut être distribuée suivant trois espèces d’ordre différents : l’ordre chronologique (ordre des temps), — l’ordre géographique (ordre des lieux, qui souvent coïncide avec l’ordre des nations), — l’ordre des espèces d’actes appelé d’ordinaire ordre logique. Il est impossible de suivre exclusivement l’un de ces ordres : dans tout exposé chronologique il faut découper des tranches géographiques ou logiques, passer d’un pays à l’autre et d’une espèce de faits à une autre et inversement. Mais il faut toujours décider quel sera l’ordre dominant dont les autres ne seront que des subdivisions.
Entre ces trois ordres le choix est délicat, il doit se décider par des raisons différentes suivant le sujet et suivant l’espèce de public pour lequel on travaille. A ce titre il dépendrait de la méthode d’exposition ; mais il faudrait un trop long développement pour en donner la théorie.
II. Aussitôt qu’on commence à trier les faits historiques pour les classer, on se heurte à une question qui a provoqué d’ardentes querelles.
Tout acte humain est par nature un fait individuel, passager, qui ne se produit qu’à un seul moment et en un seul endroit. Au sens réel tout fait est unique. Mais tout acte d’un homme ressemble à d’autres actes de lui-même ou des autres hommes du même groupe, et souvent à tel point qu’on les confond sous le même nom ; ces actes semblables qui se groupent irrésistiblement dans l’esprit humain, on les appelle habitudes, usages, institutions. Ce ne sont que des constructions de l’esprit, mais elles s’imposent avec tant de force aux intelligences des hommes que beaucoup deviennent des règles obligatoires ; ces habitudes sont des faits collectifs, durables dans le temps, étendus dans l’espace. — On peut donc considérer les faits historiques sous deux aspects opposés : ou dans ce qu’ils ont d’individuel, de particulier, de passager, ou dans ce qu’ils ont de collectif, de général et de durable. Dans la première conception l’histoire est le récit continu des accidents arrivés aux hommes du passé ; dans la seconde elle est le tableau des habitudes successives de l’humanité.
Sur ce terrain s’est livrée, en Allemagne surtout, la bataille entre les partisans de l’histoire de la civilisation (Culturgeschichte)[197], et les historiens de profession restés fidèles à la tradition de l’antiquité ; en France on a eu la lutte entre l’histoire des institutions, des mœurs et des idées et l’histoire politique, dédaigneusement surnommée par ses adversaires « l’histoire-bataille ».
[197] Pour l’histoire et la bibliographie de ce mouvement, voir Bernheim, o. c., p. 45-55.
Cette opposition s’explique par la différence des documents que les travailleurs des deux partis avaient l’habitude de manier. Les historiens, occupés surtout d’histoire politique, voyaient les actes individuels et passagers des gouvernants où il est très difficile d’apercevoir aucun trait général. — Dans les histoires spéciales, au contraire (sauf celle des littératures), les documents ne montrent que des faits généraux, une forme de langage, un rite religieux, une règle de droit ; il faut un effort d’imagination pour se représenter l’homme qui a prononcé ce mot, accompli ce rite, pratiqué cette règle.
Il n’y a pas à prendre parti dans cette controverse. La construction historique complète suppose l’étude des faits sous les deux aspects. Le tableau des habitudes de pensée, de vie et d’action des hommes est évidemment une portion capitale de l’histoire. Et pourtant, quand on aurait réuni tous les actes de tous les individus pour en extraire ce qu’ils ont de commun, il resterait un résidu qu’on n’a pas le droit de jeter, car il est l’élément proprement historique ; c’est le fait que certains actes ont été l’acte d’un homme ou d’un groupe donné à un moment donné. Dans un cadre réduit aux faits généraux de la vie politique il n’y aurait pas place pour la victoire de Pharsale ou la prise de la Bastille, faits accidentels et passagers, mais sans lesquels l’histoire des institutions de Rome ou de la France ne serait pas intelligible.