Ces châtiments exemplaires n'empêchaient pas «les adorateurs de la croix d'argent» d'être redoutés et honorés durant leur vie. On en voyait ruiner de braves chevaliers partant pour la croisade, réduire leur famille à la dernière indigence, et les faire emprisonner eux-mêmes par le seigneur du lieu, sitôt qu'ils ne pouvaient plus leur extorquer ni gages ni deniers. Petit à petit, et d'usure en usure, ils arrivaient à se créer un nom, une position influente; comme ce jeune vaurien, qu'on appelait d'abord le galeux, et qui, étant parvenu par des gains illicites à pouvoir s'habiller convenablement, se fit appeler Martin Galeux; lorsqu'il eut accru sa fortune, on le nomma seigneur Martin, tout court; puis enfin il devint immensément riche, et on ne lui dit plus que monseigneur Martin, en le traitant comme un personnage digne de tous les respects....

A. Lecoy de la Marche, La Chaire française
au moyen âge
, Paris, H. Laurens,
1886, 2e éd. Passim.

III.—LES VILAINS, D'APRÈS LES FABLEAUX.

Voici maintenant les misérables huttes des vilains, agglomérées en hameaux ou plantées au milieu d'un clos, comme «ces maisons du Gastinois», dont chacune est «en un espinois». L'établissement de chacun se compose, ou devrait se composer, au complet, d'un corps de logis destiné à l'habitation, d'un bordel (grange), d'un buiron ou cabane à mettre le foin, d'un four et d'un bûcher pour le bois, avec des rangées de bacons (quartiers de lard) pendus aux poutres faîtières. Comme mobilier, un lit sommaire:

..... En .I. angle
.I. lit de fuerre(a) et de pesas(b)
Et de linceus(c) de chanevas(d)...

(a: Grosse paille;) (b: paille;) (c: draps;) (d: grosse toile de chanvre.)

une «table à mengier», des bancs autour du foyer, une ou plusieurs huches; au mur sont accrochés un crible, un sas et d'autres instruments aratoires ou de cuisine, avec des armes: arc, lance, épées rouillées, maçuele (houlette), gibet (gourdin), van, râteau, picois (pioche), cognées, pelles, serpes, faucilles, bêche, hache d'acier. Ajoutez, dans les dépendances, une «cuve à baignier», une charrette, une selle charretière—avec le forrel (étui de cuir), la dossière, les traits, l'avaloire, les penels ou coussins de selle, et la meneoire ou limon—la charrue, l'aiguillon, la herse, la civière avec ses fesches ou bretelles. Derrière le foyer, la toraille où sèchent les graines; au manteau de la cheminée, la boîte à sel, le craisset ou grassot (lampe à graisse) «pour l'hiver», les landiers, la louche, le gril, le «croc à traire du pot la chair quand elle est cuite», les tenailles, le soufflet, le mortier, le molinel (petit moulin), le pestel (pilon), le trépied, le chaudron «à brasser le bouillon». Çà et là, d'autres outils encore: le sarcloir «pour ôter les chardons», la faucille, l'alesne, l'étrille, le couteau «à pain taillier», la queue à aiguiser, les «forces tranchantes», les sacs et la boissellerie, la doloire, la bisaiguë d'acier, la tarière, les fers à mortaises, le canivet, la foisne (fourche), les engins à pêcher, les paniers à poisson, les cruches, les grandes et les petites jattes, les écuelles, les hanaps, les foisselles. Au plafond se balance le chasier (panier à claire-voie) où se conservent les fromages; il y a une échelle mobile pour y accéder.—Le fableau De l'oustillement au vilain, qui fournit cette curieuse énumération du mobilier idéal qu'un vilain à son aise doit acheter en se mariant, contient aussi quelques indications sur le costume des rustres: souliers, chausses, estivaus (bottes), houseaux, cotele (robe de dessous), surcotel, chaperon, chapel, courroie et coutelière, aumônière, bourse, moufles ou gants de cuir solide pour travailler aux haies d'épine[92].—La nourriture des vilains se compose de pain, de fèves, de choux, de raves, d'aulx, de poireaux, d'oignons; peu de viande[93]. Les charbonées, ou tranches de lard grésillées à grand feu, étaient le plat de résistance des jours de fête, avec le flan et le mortreuil (soupe au pain et au lait très épaisse).

Les vilains, ainsi logés, équipés et nourris, n'ont pas eu le bénéfice de la bienveillance des jongleurs, pauvres hères sortis de leurs rangs, il est vrai, mais qui avaient à gagner le pain quotidien en amusant la classe dirigeante des bourgeois et des chevaliers. Croquants, paysans, laboureurs, sont, dans presque tous les fableaux, le point de mire de railleries méchantes, quelquefois d'invectives féroces. Quelques-unes de ces grossières flatteries à l'adresse des gens bien nés, auxquels les rimeurs se plaisent à attribuer une origine totalement différente de celle des misérables, poussent l'exagération jusqu'au délire:

Plaust a Deu, le roi puissant,
Que je fusse roi des vilains!
A mal port fussent arivé!
Ja vilains ne fust tant osé
Que il un mot osast parler,
Ne mais por del pain demander
O por sa patenostre dire.
Moult eussent en moi mal sire.

Les vilains, au gré des bouffons de leurs maîtres, ne sont pas assez rudement traités. Le «vilain puant» est né d'une incongruité lâchée par un âne. Dieu, qui déteste sa race, l'a donné aux seigneurs pour qu'il les serve silencieusement, taillable et corvéable sans merci. S'il se plaint, qu'on le mette en prison; s'il a fait quelque économie, qu'on la lui prenne. A-t-il la prétention de manger de temps en temps de bonnes choses? qu'on l'en empêche: