Il deussent mangier chardons
Roinsces, espines et estrain[94],
Au diemenche por du fain
Et du pesaz en leur semaine...
Il deussent parmi les landes
Pestre avoec les bues cornus,
A .IIII. piez aler toz nus.
Il faut renoncer à énumérer les vices attribués aux vilains. Ils ressemblent fort, du reste, à ceux dont quelques économistes accusent les humbles pour se dispenser de les plaindre. Vilains ne sont jamais contents, ni de leur excellent patron, ni du bon Dieu:
Tout li desplet, tout li anuie,
Vilains het bel, vilains het pluie,
Vilains het Dieu quand il ne fait
Quanqu'il[95] commande par souhait.
Ils sont horriblement sales; l'enfer même, dit Rutebeuf, n'en veut pas, tant ils sentent mauvais. On raconte qu'un vilain, égaré dans la rue des Épiciers, à Montpellier, est tombé à terre, pâmé, avant d'avoir fait deux pas; c'est le parfum inaccoutumé des épices qui le suffoque; un «prud'homme» qui passe par là, suggère, pour le ressusciter, de lui placer sous le nez une pelletée de fumier:
Quand cil sent du fiens[96] la flairor
Les elz oevre, s'est sus sailliz
Et dist que il est toz gariz.
D'où la conclusion que Ne se doit nul desnaturer: la saleté est l'élément du vilain; il doit y rester. Aussi bien, il s'y complaît, et son imprévoyance l'y condamne. Pourquoi se permet-il de prendre femme? Il serait plus à son aise, s'il avait la sagesse de rester seul; mais ces gens-là ne calculent pas. Il n'a pas épargné dix sous qu'il songe au mariage et qu'il a déjà dit à une fille du pays:
«Ma douce seur,
Je vous ainme de tout mon cuer.»
Les voisins commencent à bavarder. Le garçon, disent-ils, gagne sa vie; il n'est pas débauché; avec de l'économie ils noueront bien les deux bouts. Cependant le père de la promise, homme sage, hésite à consentir; il sait bien qu'il n'a pas de quoi constituer une dot convenable, mais la mère «mangerait plutôt du fer et du bois» que de renoncer à l'établissement de la pauvrette avec celui qui l'aime; elle livre assaut à la chancelante prudence de son mari avec une intarissable et très touchante loquacité:
Nous li donrons une vakielle
Et .I. petitet de no terre;
J'ai de mes coses entor mi
De mes napes et de men lin...
Si vous taisiés d'ore en avant!
Laissiés m'ent convenir atant.
Le garçon, à qui un sien parent a promis de le loger gratuitement, contracte quelques dettes pour les frais de la noce. Il se marie. Le lendemain, les amis et connaissances viennent apporter leurs humbles cadeaux: vin, pain, un porcelet, deux gélines, peu d'argent; les commères du voisinage n'évaluent pas la première mise de fonds du jeune ménage à plus de huit sous de deniers. Le porcelet et les poules font leurs ordures dans la pièce qu'ils occupent; le propriétaire s'en plaint rudement. Le pauvre mari, qui voit sa jeune femme pleurer, vend tout le linge du trousseau pour acheter une cabane où ils seront chez eux: