Une maison et .I. pourciel
U il pueent leur huche assir
Et leur lit faire a lor plaisir.

Pendant ce temps-là, l'argent emprunté aux usuriers porte intérêt. L'homme travaille toute la journée sans rattraper l'arriéré. Alors les récriminations vont leur train:

Que dites-vous, puans pendus?
C'à male hart soiiés pendus!
Quand j'issi de l'ostel mon pere
Je en issi bien endrapée,
Je aportai mout boin plice.
Vous me les avés tous vendus...
Qu'a male hart soiiés pendus.

C'est la misère; et le jongleur n'a point de pitié pour cette misère, qu'il se plaît à dire méritée. D'ailleurs, comment plaindre un vilain? Ses souffrances n'atténuent point l'énormité de ses ridicules. Qu'il s'égaye ou qu'il pleure, l'homme des champs n'est qu'un animal; on se moque de sa carrure et de sa gaucherie; il est

..... Grand et merveilleux
Et maufez et de laide hure

comme le Villain de Bailleul. On lui attribue d'incroyables naïvetés. Sa femme met le vilain de Bailleul au point de tout voir sans rien croire, en lui persuadant qu'il est mort. Brifaut, qui va au marché d'Abbeville pour vendre la toile filée par sa ménagère, se la laisse escamoter dans la foule avec une surprenante sottise, et fait des excuses à son voleur. Le Vilain de Farbu crache sur sa soupe pour voir si elle est chaude, et se brûle en l'avalant. Le vilain résume en lui Gribouille et La Palice. Son cerveau engourdi de bœuf de labour est impropre à la pensée; il ne parle qu'en proverbes, comme Sancho Pança. La sagesse des nations est toute sa sagesse, et l'on dresse des recueils de locutions populaires sous le titre de Proverbes au vilain[97].

Sans doute le paysan français du XIIIe siècle était, comme le paysan de tous les temps et de tous les pays, dur, fermé, malpropre, dépourvu de qualités chevaleresques. Les jongleurs nous le représentent (mais, cette fois, sans y trouver à redire) battant sa femme s'il la soupçonne d'inconduite, ou si le souper n'est pas prêt, ou si seulement elle le contredit:

Sa fame prist par les cheveus
Si la rue a terre et traïne.
Le pié li met sur la poitrine:
«Ha! fame! ja Dieus ne t'aïst!»

Cette brutalité de mœurs s'explique par l'âpreté de la vie rustique. A la campagne, l'homme est plus près qu'ailleurs de l'humanité primitive à laquelle toute hygiène matérielle et toute délicatesse psychologique étaient inconnues. On n'a pas le temps d'être plus soigné ni plus aimable qu'une bête de somme quand on travaille sans relâche comme une bête de somme. Le continuel souci du pain quotidien et la fatigue accablante qu'on éprouve à gagner ce pain rétrécissent l'horizon et racornissent, la générosité native, s'ils ne la détruisent pas. Philippe de Beaumanoir, que ses fameuses Coutumes du Beauvoisis et ses romans mettent au premier rang des écrivains du moyen âge, n'a pas dédaigné de rimer à ce sujet un charmant apologue, bien différent des plates productions des jongleurs de cour. Il montre, dans Fole Larguece, les instincts altruistes d'une jeune paysanne sagement réfrénés par l'expérience de son mari:

Pour cou c'on dist en un reclaim:
Tant as, tant vaus, et je tant t'aim.