Quant à la bêtise des vilains, elle n'était sûrement pas si profonde que la majorité des auteurs de fableaux affecte de le croire. L'insolence raisonneuse dont on les accuse parfois est même en contradiction avec l'ineptie dont on les déclare atteints[98]. Deux pièces au moins mettent en scène, du reste, des paysans gouailleurs, d'une rude, franche et hardie jovialité, comme la France en a toujours produit.—Un bon seigneur avait annoncé qu'il voulait tenir cour plénière, et régaler tous ceux qui s'y rendraient; il avait un mauvais sénéchal, avare, félon, qui était désolé de cette générosité. Ledit sénéchal, cherchant à passer sa mauvaise humeur, avise dans la foule de ceux qui sont venus pour profiter de la table ouverte, un
..... vilain
Qui moult estoit de lait pelain(a);
Deslavez(b) ert, s'ot chief locu(c).
Il ot bien .L. ans vescu
Qu'il n'avoit eü coiffe en teste.
(a: Apparence physique;) (b: sale;) (c: frisé;)
Le sénéchal, «courrouciez, souflez et plein d'ire», apostrophe le malencontreux convive:
«Veez quel louceor(d) de pois,
Vez comme il fet la paelete(e)!
Il covient mainte escuelette
De porée a farsir son ventre...
Noiez soit en une longaingne(f)
Qui la voie vous enseigna.»
(d: avaleur;) (e: faire la paelete, se montrer joyeux;) (f: fosse d'aisances.)
Le vilain se signe de la main droite: «Je suis venu manger, dit-il bonnement, mais je ne sais pas où m'assoir.»—«Tiens, répond le sénéchal, en lui allongeant une buffe (soufflet; cf. rebuffade) et en jouant sur le double sens du mot, assieds-toi sur ce buffet-là.» La fête commence, et le seigneur propose une robe d'écarlate comme récompense à celui qui dira ou fera la meilleure farce. Les ménestrels s'épuisent aussitôt en grimaces et en chansons. Mais le vilain s'approche, sa serviette à la main, et assène une formidable gifle sur la joue du sénéchal. Grand émoi. Le seigneur interroge le coupable:
Sire, fet cil, or m'entendez:
Orainz(a) quand je ceenz entrai
Vostre senechal encontrai
Qui est fel(b) et glous(c) et eschars(d).
Une grant buffe me dona
Et puis si me dist par abet(e)
Que seisse sor cel buffet
Et si dist qu'il me le prestoit...
Et quant j'ai beü et mangié,
Sire quens(f), qu'en feïsse gié
Se son buffet ne li rendisse?
Et vez me ci tot apresté
D'un autre buffet rendre encore
Se cil ne li siet qu'il ot ore.
(a: Tout à l'heure;) (b: méchant;) (c: gourmand;) (d: mauvais plaisant;) (e: malice;) (f: comte.)
On rit, et le gaillard emporta la robe d'écarlate.—Un vilain de même tempérament fit mieux encore: il gagna le paradis à la pointe d'une langue bien affilée. Saint Pierre refusait de l'admettre dans le céleste séjour, «car vilain ne vient en cest estre»: