Je n’ai jamais regardé la tête de l’enfant, à un certain moment gracieux de son développement, sans être frappé de la richesse d’espérance et de promesses qui entoure cette jeune vie. Elle est la touchante et véridique prophétie de l’humanité parfaite. Oh, qui nous donnerait de réaliser ce que contient cette petite tête, de faire prospérer et mûrir tout ce qui, en elle, attend et s’annonce ! Eh bien, il y a quelque chose de plus saisissant que le spectacle d’un bel enfant sain et robuste, c’est la figure de l’adolescent à ce moment de la vie où l’on est tout à la fois encore enfant et déjà homme, en possession de cette virginité de tout l’être qui fait que, sans s’être donné à rien d’une façon exclusive, on est bienveillant pour tous et sérieusement curieux de tout. Assurément, à cet âge-là, on vaut mieux que plus tard, et ce que l’homme mûr peut faire de mieux, c’est de rester fidèle à cette première impression de sa jeunesse et d’en garder toujours le fécond souvenir. A certains moments de force et d’inspiration, le jeune homme est au-dessus de tout par le cœur ; il possède des trésors en lui-même, il est roi de l’espérance.
Mais c’est un roi souffrant. La jeunesse est l’âge des plus cruelles et des plus violentes douleurs. Ceux qui parlent de sa légèreté ne l’ont jamais connue ou l’ont depuis longtemps oubliée. Car c’est une royauté douloureuse et qui porte au front sa couronne d’épines. D’abord la jeunesse ressent en elle-même, plus vivement que personne, le contraste du bien entrevu, aimé et du mal possible, réel souvent. Ensuite elle se froisse le cœur tous les jours au contact de la vie. A la fois magnifique et misérable elle connaît, dans toute leur profondeur, l’amertume de ces désillusions qui viennent du contraste de ce qu’on a dans le cœur avec ce qui se passe dans le monde. Et cette douleur de jeunesse n’est pas un enfantillage, comme affectent de le dire des hommes soi-disant positifs, mais qui ne sont que plats. Elle est la chose la plus sainte, car elle contient l’espérance de quelque chose de meilleur. Le salut vient de là. Le monde a beau être vieux et communiquer même aux générations nouvelles sa décrépitude, par l’hérédité et l’exemple, cela ne peut pas empêcher, de loin en loin, la naissance et le développement d’êtres doués d’une exquise fraîcheur d’impressions. Mettez ces êtres, pleins de toutes les saines curiosités, de toutes les ardeurs généreuses, dans le cadre d’une tradition mesquine, un cléricalisme, un particularisme, un utilitarisme, une tyrannie quelconque ; dans ce milieu raréfié, ils souffriront le martyre ; il leur viendra au cœur des nostalgies de grand air et de liberté, comme il en vient aux oiseaux captifs ; leur douleur sera révélatrice ; ils feront appel à tout instinct meilleur, à toute âme semblable à la leur dans le passé, à toute force sympathique de la nature et des hommes, pour lutter contre ce qui les écrase ; ils briseront leurs fers, à moins qu’ils ne soient eux-mêmes brisés par les fers. Dans les deux cas, quelle souffrance ! Le nombre des martyrs de toutes causes, morts jeunes, est là pour en témoigner. Mais je ne parle pas de ceux-là seulement. Je parle de tous ceux qui, jeunes, se sont laissé railler et bafouer pour le rêve de beauté qui vivait en eux. Ils sont légion, et il y en aura toujours. Plus le monde s’écarte du sentier normal, plus il retombe lourdement sur les épaules des jeunes. Accablés de chaînes qu’ils n’ont pas forgées, ceux-ci préparent alors, dans la peine, une liberté dont peut-être ils ne profiteront pas. Je dis que cette jeunesse-là est ce qu’il y a de plus beau. Elle est immortelle. Sans cesse elle renaît du meilleur sang de l’humanité, héritière respectueuse et fidèle des trésors du passé, pour les augmenter et les transmettre à l’avenir. Son mot d’ordre est : recommencer, recommencer toujours !
N’oublions jamais cela. En nous avançant à travers la jeunesse contemporaine, ses faiblesses, ses défauts, souvenons-nous-en pour nous réconforter. Il y a là une source intarissable de courage, de guérison, d’apaisement, vraie fontaine de Jouvence dont l’origine est cachée aux replis obscurs d’un sol que la main de l’homme n’atteindra jamais.
II
ORIENTATION INTELLECTUELLE
Ce n’est pas une mince affaire que l’orientation, en général. Pour que cette chose multiple, riche, incommensurable qu’on appelle la vie, trouve, dans l’esprit de l’homme, une représentation, non pas complète, mais suffisante, et surtout harmonique, quel ensemble d’efforts ne faut-il pas ! La vie est toujours un problème, à tous les âges ; mais il est des époques où la solution en paraît plus ou moins trouvée. Les fils alors n’ont qu’à emboîter le pas derrière les pères. Tel n’est pas le cas de nos jours. Les pères finissent dans l’incertitude. Sous presque toutes ses formes, le grand problème de la vie a revêtu maintenant un caractère aigu. De quelque côté de l’horizon que l’on regarde, un sphinx est assis, muet. Voilà dans quelles conditions arrive notre jeunesse. Encore si elle n’était sollicitée que par les circonstances, si on la laissait se débrouiller librement ! Mais les hommes s’en mêlent pour interpréter les circonstances à leur façon, les fausser au besoin, et exercer sur les jeunes générations une influence troublante. C’est donc une entreprise difficile, d’essayer de caractériser un tel état de choses. Autant vaudrait entreprendre de fixer l’image mouvante des flots. Nous l’essayerons cependant, avec le sentiment, il est vrai, de rester fatalement insuffisants, mais aussi de ne dire que des choses vues et vécues.
Nous commencerons par nous occuper du large courant, de celui où l’on rencontre le plus de monde et qui est comme la suite logique de la situation créée par le siècle qui s’en va. Ce n’est qu’après cela que nous examinerons le mouvement de réaction, pour finir par la constatation de certains signes d’une orientation nouvelle.
Lorsque le jeune homme, préparé par des études particulières, a doublé le cap de ses premiers examens et qu’il arrive à l’Université, deux grandes besognes l’attendent : s’assimiler un programme, se créer une conception du monde. La première lui est indispensable pour aboutir à une carrière ; la seconde pour devenir un homme. De ces deux tâches, l’une est aussi strictement délimitée, aussi méticuleusement réglementée que l’autre est abandonnée au hasard. Parlons de la première d’abord. C’est l’étude proprement dite. Ce qui distingue sous ce rapport notre jeunesse studieuse, est son ardeur scientifique. Il y a aujourd’hui une quantité de jeunes gens très laborieux, dans tous les domaines. On travaille rude et fort dans ce qu’on pourrait appeler l’élite intellectuelle. S’enfermer dans sa chambre, condamner sa porte et se créer pour quelque temps une existence de cloîtré, cela n’est point rare. La nécessité, d’ailleurs, y pousse. Pour arriver à un résultat, il ne suffit pas d’avoir des moyens, il faut cette application soutenue, cette résignation que réclame l’assimilation de la matière scientifique. Autrefois le travail personnel, les recherches, l’initiative avaient une plus grande part, parce que tout était à faire. Chaque domaine présentait en masse les coins inexplorés. Maintenant cette part d’activité s’est restreinte, et l’autre, l’étude réceptive, a augmenté. Avant d’en arriver à chercher soi-même et à penser par soi-même, ce qui fait la joie de la vie intellectuelle, il faut se frayer un chemin laborieux à travers des montagnes de connaissances amassées par les autres. On est plein d’ardeur pour partir et pour explorer, plein de curiosité de toutes choses, mais halte-là ! il y a tant de renseignements à recevoir, tant de provisions à emporter, qu’on vieillit dans les préparatifs et qu’on y dépense ses meilleures forces. Il se livre dans la jeunesse intellectuelle de ces obscurs combats contre l’impossible, qui sont tragiques à regarder.
Le premier résultat de ce genre de labeur est le surmenage, une sorte d’hyperesthésie des facultés réceptives, avec écrasement de l’initiative individuelle sous la matière étrangère et, comme suite, la sécheresse morale. L’autre résultat est la spécialisation croissante. La force des choses oblige chacun à se confiner dans son domaine. Cela est vrai surtout pour les sciences exactes et naturelles, aux frontières nettement délimitées. En littérature, en histoire, etc., il est plus difficile de ne pas regarder de temps à autre au delà de l’enclos, et pourtant, là aussi, l’abondance des matières vous oblige à vous borner et, dès qu’on aspire à une compétence quelconque, à vous enfermer comme en cellule dans une époque précise. Ainsi, peu à peu, la vue des domaines circonvoisins se perd. Avec un maximum de peine, on arrive à un minimum de satisfaction, et l’horizon se restreint. Ce n’est pas là un dommage propre à notre pays. Il est la conséquence de l’état momentané du savoir humain. Le matériel amassé est prodigieux, et la synthèse n’est pas faite. La science n’existe que par lambeaux. Personne n’est capable d’en concevoir l’unité, ni surtout de marquer avec netteté son rôle dans l’ensemble des choses humaines. On en arrive ainsi à se désintéresser de ce qui n’est pas notre spécialité. Il y a longtemps que la permission d’ignorer les faits étrangers à son ressort est un des privilèges du savant. La jeunesse profite nécessairement de ce privilège. Le moyen de faire autrement ! Mais la conséquence forcée de ce régime intellectuel est la disparition des idées générales et la difficulté, l’impossibilité, pour ainsi dire, de se créer une conception du monde.
Nous arrivons ici à la deuxième partie de la tâche qui incombe à la jeunesse. Bon gré, mal gré, chacun se fait une philosophie. Quand elle ne peut pas être positive, elle est négative, et ce n’est pas un mince dommage pour un homme que d’être obligé d’inscrire : néant, dans la case où il est question de ce qu’on pense de la vie.
En ce point le sort de la jeunesse studieuse d’aujourd’hui se sépare considérablement de celui de ses prédécesseurs. Ceux-ci avaient reçu une autre éducation. Ils plongeaient par de nombreuses racines dans les vieilles traditions et les anciennes croyances. Le large souffle humanitaire du dernier siècle les effleurait encore. Ils vivaient en partie de cet héritage complexe, tout en s’imaginant qu’ils ne vivaient que de ce qu’ils savaient. Ainsi, au sein des grandes agglomérations urbaines, beaucoup de travailleurs enfermés dans un air insuffisant doivent leur vigueur et leur santé à la robuste constitution qu’ils ont apportée des champs. Leurs successeurs de la deuxième et troisième génération vivront plus difficilement et succomberont peut-être dans le milieu où eux-mêmes se maintiennent grâce à leurs antécédents hygiéniques. Il en est de même de la jeunesse actuelle. Ses prédécesseurs ont fait table rase de tout ce qui constitue le domaine des idées générales, vaste capital spirituel que des milliers et des milliers d’années de pensée humaine avaient lentement déposé au fond de l’esprit, comme des légions de faunes et de flores ont condensé leurs formes disparues dans les couches géologiques. Aussi manque-t-il à ces derniers venus une foule d’avantages dont les pères profitaient sans s’en douter, et c’est pour cela que ceux-ci trouvent parfois cette jeunesse étrange. — Mais qu’on y regarde de près, et l’on ne s’étonnera pas.