Notre travail s’est accru et compliqué, et la conception du monde et des hommes, telle qu’elle est sortie de la science matérialisée, ne permet plus d’assigner à ce travail un but satisfaisant. Pourquoi tant de labeur pour orner, gouverner, scruter une vie qui n’est que néant ? Pourquoi tant de peines si, après tout, le Bien, la Justice, la Vérité ne sont que des entités vides de sens, et si l’universelle vanité enveloppe aussi bien notre savoir que notre ignorance, nos plus nobles efforts que nos plus indignes paresses ?
A cela il faut ajouter l’incertitude qui s’est emparée des esprits à l’endroit de la science elle-même. Les générations qui nous ont précédés avaient remplacé les vieilles croyances par une foi nouvelle, la foi à la science. Ce que Renan écrivait en 1848 peut bien servir d’expression à l’opinion d’une foule d’hommes encore vivants et qui ont donné le ton pendant de longues années : « Pour moi je ne connais qu’un seul résultat à la science, c’est de résoudre l’énigme, c’est de dire définitivement à l’homme le mot des choses, c’est de l’expliquer à lui-même, c’est de lui donner au nom de la seule autorité légitime qui est la nature humaine tout entière, le symbole que les religions lui donnaient tout fait et qu’il ne peut plus accepter. Oui, il viendra un jour où l’humanité ne croira plus, elle saura ; un jour où elle saura le monde métaphysique et moral comme elle sait déjà le monde physique. » Comme ces choses sonnent étrangement dans la jeunesse actuelle ! Un demi-siècle à peine nous en sépare, et elles semblent venir du fond du plus lointain passé. C’est qu’il y a un abîme entre les hommes âgés et mûrs et les nouvelles générations scientifiques. Celles-ci aiment la science, mais comme elles sont loin de supposer que nous sachions le monde physique et plus loin encore de penser que nous puissions savoir le monde moral, ou même métaphysique ! Plusieurs de nos jeunes contemporains, à défaut de mieux, ont adopté la philosophie de l’inconnaissable, laissant subsister ainsi, du moins, une catégorie négative, pour marquer la place de ces horizons effrayants et magnifiques qui s’étendent à l’infini, au delà du savoir humain. Une distinction plus sûre entre les divers domaines ne leur permet plus de classer dans le savoir toutes les formes par lesquelles le réel nous est accessible. Il y a là le point de départ d’une foule de préoccupations nouvelles auxquelles nous reviendrons, car elles sont encore le bien d’une minorité. Le grand nombre a tiré, lui, une autre conclusion. Les contradictions scientifiques, les systèmes opposés déduits des mêmes faits, l’analyse, aussi exagérée que contestable, appliquée à la pensée humaine, ont ébranlé en lui la base même de la science qui, après tout, n’est que la foi à la raison de l’homme et à la raison des choses. Il n’est plus sûr de rien, pas plus de la science que de la conscience.
C’est pour cela qu’en général nos jeunes travailleurs, s’ils sont ardents, ne sont pas enthousiastes. Leur ardeur a sa source dans ce fonds inconnu d’où viennent à l’homme ses meilleures aspirations et qui le rattache à la réalité, malgré ses ignorances et même ses dépouillements volontaires. L’enthousiasme serait cette même ardeur, ayant pris conscience d’elle-même et de son but idéal. Mais c’est là une opération que la science positive ne peut permettre à ses disciples. Combien est-il de ces jeunes vies laborieuses à la fois et indigentes ! Ascètes nouveaux qui, à force de cultiver en eux cette seule chose : le savoir, finissent par se condamner, pour tout le reste, à l’inanition. Quand un jour l’avenir aura consommé la synthèse du vaste ensemble dont nous préparons les matériaux, et que nos descendants entreront dans une de ces périodes de vie large et complète où l’humanité, en possession de sa formule pour un temps, poursuit sa marche en paix et en sécurité, il sera dû une grande reconnaissance à ces travailleurs qui peinèrent dans le détail sans oser ni pouvoir s’élever à l’ensemble. Leur mérite est d’autant plus grand qu’ils ont moins d’espérance.
Combien de temps peut-on vivre ainsi en pleine anarchie spirituelle, sans base ferme, sans direction homogène ?
Des symptômes significatifs et nombreux indiquent que l’inquiétude règne dans les meilleures têtes. La jeunesse arrive, demande sa route. On lui dit : il n’y en a qu’une, la science. Elle s’y élance ; mais à peine partie, dix chemins se présentent au lieu d’un. Toujours au nom de la science, elle est sollicitée dans les directions les plus opposées. Elle entend refuser le nom de science à la morale, à l’histoire, à la psychologie. Désorientée, elle se met à douter de sa route. C’est là une situation grave. Les meilleurs se butent et perdent courage à la longue. Les esprits superficiels ou médiocres s’en tirent à meilleur compte. Ils déclarent au bout de très peu de temps que le pour et le contre se valent, et, pour les uns comme pour les autres, le scepticisme est né.
Des maîtres, des hommes compétents, ont déclaré à plusieurs reprises, ces derniers temps, que le scepticisme n’avait pas atteint la jeunesse française, que notre esprit national était réfractaire à cette maladie comme à celle du pessimisme. Hélas, on a beau être Français et Gaulois, on n’en est que plus homme pour cela, exposé aux dangers que les tendances exclusives font courir à la nature humaine. Quand on érige une faculté humaine en seule norme et loi suprême, on peut être sûr que non seulement on fait du tort à toutes les autres, mais qu’on compromet en outre gravement, celle qu’on veut établir sur leurs ruines. Pour que l’homme vive, il faut qu’il vive tout entier. Certains régimes excessifs et débilitants amènent l’esprit à la lassitude, au scepticisme, n’importe sous quelles latitudes et entre quelles frontières. La vérité est que la jeunesse qui pense, qui cherche à se rendre compte des choses et désire arriver à la clarté sur elle-même, a beaucoup souffert depuis nombre d’années. Elle a bel et bien connu le scepticisme et, dans son ensemble, est encore loin de la guérison.
Cet état d’esprit s’est largement traduit dans la littérature des jeunes. On reconnaît, à travers ces produits, des esprits ayant subi de profondes mutilations et qui, pour cela, peuvent parcourir la double immensité de l’histoire et de l’âme sans y rencontrer autre chose que le néant. Cette littérature par contre, pour tout ce qui concerne le mécanisme extérieur, est en général extraordinaire. Il est naturel de voir la jeunesse mettre dans ses œuvres une âme ardente et si sûre d’elle-même, si absorbée dans son enthousiasme qu’elle en néglige la forme. Nous avons sous les yeux tout le contraire : Beaucoup d’habileté, peu de souffle et encore moins de certitude. C’est ce que constate, pour la poésie en particulier, M. Sully-Prudhomme, dans la préface à un livre de jeune, qui fait précisément exception à la règle d’à présent : Jeunesse pensive, poésies de A. Dorchain. « Il ne s’est peut-être jamais publié plus de vers en France que dans ces dernières années, et ces vers sont pour la plupart bien faits. Presque tous les débutants vous étonnent par une expérience singulièrement précoce ; les plus secrètes ruses de la versification leur sont familières ; ce sont des virtuoses accomplis ; en un mot ils savent leur métier. Mais aussi jamais le métier ne s’est plus nettement distingué de l’art véritable, car il faut l’avouer, le nombre des habiles passe de beaucoup celui des inspirés. »
Formes séduisantes jetées sur un abîme de désillusion. En vérité, partout où nous tournons les regards, en littérature comme en art, nous sommes en présence du même phénomène navrant. On ne rencontre qu’expressions exquises et délicates, du sentiment de gens revenus de tout. Dans la philosophie, les sciences, les arts, le délabrement des principes est complet. La jeunesse arrive sur le terrain comme les troupes de volontaires dans les longues guerres, quand les affaires sont bien compromises. Sur tous les chemins où elle voudrait avancer, elle voit revenir des gens qui ont jeté leurs armes et déclarent qu’il n’y a rien à faire. Il faut beaucoup moins d’énergie pour aller vers l’inconnu, même le plus formidable, avec une lueur d’espérance au cœur, que pour reprendre des routes de l’esprit où l’on croise à chaque instant des vaincus et des blessés. Aussi les grands horizons sont-ils bien délaissés.
Je ne mentionne qu’en passant un certain dilettantisme qui s’intéresse à tout et ne s’attache à rien. Et celui-là, comment le prendre au sérieux sans devenir l’objet de l’indulgente ironie de ses adeptes ? Cette précieuse et malsaine tournure d’esprit n’en a pas moins eu une grande influence sur la jeunesse. Ils n’ont été que trop nombreux en ce temps, les hommes jeunes d’années, mais gagnés par une décadence précoce, qui, sans affirmer, sans nier, sans croire ni douter, se sont assis au bord de l’arène pour se donner le spectacle des vanités de la pensée humaine, de tout ce que nous faisons, de tout ce que nous sommes, dépensant un sourire satisfait où d’autres mettent leur cœur, leur vie, leur sang.