On conçoit ce que doit être dans un pareil état de choses l’orientation religieuse. Chez ceux qui n’ont pas reçu dans leur jeune âge de direction particulière, il y a en général table rase. D’autres ont vu leurs croyances d’enfant se dissiper au premier contact des négations scientifiques. En ceux qui ont conservé des traces d’une éducation religieuse, c’est plutôt par la persistance des impressions et des habitudes qu’elles se traduisent, que par un état intellectuel. Partagés entre une certaine façon de sentir et les procédés de la science dite positive, ils vivent dans deux mondes. C’est un modus vivendi entre le cœur resté fidèle aux souvenirs, et l’intelligence qui ne s’y retrouve plus. Il y a à ce sujet dans beaucoup de jeunes esprits un mélange incroyable, mais touchant, de choses contraires. Quelquefois ce mélange hétérogène entre en fermentation et fait éprouver à ceux qui en ont fait le contenu de leur vie spirituelle, des secousses profondes et des souffrances cruelles. Pourtant, en général, on peut dire que l’esprit voltairien a disparu. C’est une spécialité réservée aujourd’hui à quelques séides de la libre pensée et malheureusement au peuple. Il s’est débité une si prodigieuse quantité de sottises au nom de la libre pensée que les gens qui se piquent de culture redoutent d’en être soupçonnés. La religion est un fait capital, individuel et social, et non une imposture ou une maladie, cela commence à être acquis. Nous remontons la pente et pourrons même nous donner la satisfaction de signaler, sous ce rapport, un courant nouveau dans le chapitre où nous nous occuperons des Sentiers de demain.

Il est naturel que cette partie de la jeunesse qui s’adonne aux études religieuses par vocation ou par carrière occupe ici une situation d’exception. Contentons-nous d’y marquer plusieurs courants. Le premier se méfie de la pensée moderne, en général, et se retranche dans les traditions respectives des églises ; il peut être classé dans la réaction. L’autre, violemment travaillé par les négations contemporaines, dévie de leur côté, perd de vue, peu à peu, les réalités intérieures, désespère de sauver quelque chose de la tradition et de la foi et finalement, s’enlise dans le doute. Le troisième se fraie laborieusement un chemin vers une certitude nouvelle, où l’héritage du passé se combine avec les conquêtes et les besoins du temps actuel. C’est là que s’accomplit, dans une minorité sévère avec elle-même, éprise de vérité et de justice, l’évolution intéressante de l’heure présente, celle dont sortira la pensée religieuse de demain.

Puis ici comme partout, trop nombreux hélas ! sont les tièdes, les passifs et les habiles qui vont où le vent et les influences les poussent.

III
ORIENTATION MORALE

Si telle est la situation dans le domaine intellectuel, que sera l’orientation morale ? C’est en vain que l’on essaie de séparer l’idée morale des tendances intellectuelles. Il n’y a pas de morale indépendante. Rien dans l’homme n’est indépendant de l’ensemble des choses humaines. Tout se conditionne et s’influence réciproquement. A une certaine époque les esprits forts se flattaient de suspendre la morale dans le vide. Ils supprimaient les croyances pour maintenir la morale. C’est qu’ils croyaient à la morale et la transformaient en dogme. Le bien, le mal, les droits de l’homme restaient pour eux les colonnes du monde. Ils avaient à la fois tort et raison. Raison d’admettre que le monde moral a ses lois éternelles découvertes et ratifiées par la conscience et peu à peu mieux discernées par l’humanité dans sa lente ascension vers la lumière. Tort d’admettre que la conscience puisse communiquer avec la réalité, si du côté de l’intelligence tout est déclaré vain. Si l’homme est incapable de connaître la vérité dans une certaine mesure, il l’est aussi de distinguer le bien du mal. Si la raison, si les dogmes qui, après tout, sont l’expression que l’intelligence essaie de donner aux réalités supérieures, ne sont que fantasmagories vides, si elles ne renferment pas sous une forme dialectique ou symbolique des parcelles de ce qui est, la conscience elle aussi est impuissante. Et voilà bien la conclusion logique que nous avons tirée. A la ruine des idées générales dans le domaine intellectuel, a correspondu tout d’abord la ruine des principes de morale. Dans ce temps qui n’a pas connu, comme d’autres, d’éclatantes personnalités représentant aux yeux de la jeunesse le résumé de tout un temps, et leur apportant dans la chaire universitaire une sorte de verbe et de mot d’ordre général, il s’est trouvé des docteurs extra-universitaires pour remplir cette mission, mais d’une façon, hélas ! bien différente. Ces leaders du jour sont les écrivains, plus particulièrement, les romanciers, qui se sont le plus largement assimilé la conception réaliste de l’univers et sont devenus parmi nous les docteurs du fatalisme. Plus affirmatifs que les savants, comme tous ceux qui tiennent le savoir de seconde main, ils ont échafaudé sur les données rudimentaires d’une physiologie naissante toute une psychologie, toute une sociologie. Avec des prétentions au positivisme absolu, ils ont tout tranché, pesé, mesuré. Imperturbables, ayant coupé, croyaient-ils, le cœur humain par tranches minces, comme d’autres avaient coupé et photographié le cerveau, ils en exposaient le détail, en démontraient le mécanisme, en étiquetaient les fibres. Leurs écrits où se disaient avec tant de talent et d’assurance les choses du monde les plus sujettes à caution, devenaient à leur tour des sources. Après les vulgarisateurs du premier degré, venaient ceux du second, du troisième, du dixième, toujours plus affirmatifs. La jeunesse a beaucoup lu et beaucoup accepté cette littérature qui lui semblait être le dernier mot de la science appliquée à l’humanité. Jusqu’à l’heure actuelle, malgré certains indices nouveaux et heureux, elle en est restée très imprégnée dans sa masse. Non seulement la liberté, la responsabilité, le bien et le mal, dans l’ancienne acception de ces mots, n’ont plus de sens, mais toute part personnelle de l’homme dans sa destinée, est considérée comme problématique. D’autres la nient péremptoirement. On entend très couramment raisonner sur l’inconscience, l’irresponsabilité, l’hérédité, les crimes passionnels, toutes choses dont il conviendrait de parler avec la plus extrême réserve, en raison de leur gravité et de leur obscurité, et qui circulent dans les jeunes têtes comme on a fait circuler dans nos veines une certaine lymphe allemande, avant même de savoir si elle n’était pas le pire des poisons. Il est résulté de tout cela un état moral pénible, dangereux, surtout à l’âge où se contractent ces plis du caractère qui restent pour toujours dans notre physionomie morale. Personne ne peut nier que le sentiment de la responsabilité, cette base de la conduite personnelle, ne soit gravement atteint.

Cependant le point de vue d’une morale franchement matérialiste est dépassé, et les idées morales ont traversé une phase plus scabreuse encore, à savoir celle du dilettantisme et du scepticisme, suivant un mouvement parallèle aux conceptions intellectuelles. Nous avons subi successivement toutes les dislocations. Après la négation brutale, nette, sûre d’elle-même, est venue la période d’indifférence, de doute, enfin de curiosité détachée. Pourquoi nier plutôt qu’affirmer ? Qu’en savons-nous ? Se demander si les choses sont bonnes ou mauvaises est une puérilité comme de se demander si elles sont vraies ou fausses. Un esprit supérieur ne s’embarrasse pas de ces vulgarités. Il assiste en spectateur aux phénomènes moraux extérieurs et intérieurs, ne se juge ni soi-même ni personne et s’enveloppe de ce sentiment vague dont on ne sait s’il est la bienveillance universelle ou l’universelle indifférence. Un de ces esprits détachés des futilités pour lesquelles tant de pauvres et braves martyrs se sont fait jadis et se font encore tuer disait : « Il nous faut avoir pour l’Évangile une grande reconnaissance, car en affinant nos consciences il a donné au péché tout l’attrait du fruit défendu. » D’autres, parlant des phénomènes d’immoralité et de décadence les plus navrants disent : « Ce temps devient intéressant et gai. Les drôleries divertissantes s’offrent en foule à notre indulgente curiosité. » Inutile d’insister davantage sur ces propos très connus de tout le monde. Notre jeunesse intellectuelle, selon l’âge, le degré de culture, la carrière particulière à laquelle elle se destine, a plus ou moins traversé les étapes que nous signalons et malgré les modifications incessantes qui sont le signe des temps inquiets et chercheurs, elle offre des représentants de tous les états d’esprit par lesquels ont passé ses littérateurs préférés.


La double dislocation intellectuelle et morale dont nous venons de nous occuper a eu pour résultat l’affaiblissement du sens de la réalité et le ralentissement de l’activité.

Parlons d’abord du premier. Le sens du réel consiste à bien voir ce qu’on voit, à bien sentir ce que l’on sent, à bien comprendre ce que l’on comprend, en s’y attachant, en y prenant part, en croyant que c’est arrivé — il n’y a pas de meilleure expression pour dire ma pensée que celle-ci. Croire que c’est arrivé, qu’il s’agisse de la constatation d’un fait matériel, intellectuel ou moral, d’une couleur, d’un parfum, d’un bon verre de vin, d’une belle musique, ou d’une bonne action, c’est le signe de la parfaite santé et de l’intégrité vitale. Toutes les perturbations physiques ou morales diminuent cette faculté mère. Mais elle s’altère surtout, lorsqu’à force de tourner et de retourner les choses, de les analyser à tous les points de vue, de se méfier de tout, de chercher midi à quatorze heures, de jongler avec nos pensées, nos sentiments et nos états de conscience, nous nous sommes infligé une sorte de vertige de tout l’être. Il est absolument contre nature qu’une intelligence ou une conscience d’homme regarde le pour et le contre, sans s’intéresser plus à l’un qu’à l’autre. Elle se détraque fatalement à ce jeu, et, à force de s’adapter à tous les contraires, se déforme et radote. Ce qui est naturel, c’est que l’homme s’intéresse à ce qui se passe en lui, non pas comme à un jeu vide, mais comme à un événement ferme et important. Il faut qu’il y mette du sien, et qu’il en soit. Autrement il ne lui reste pas davantage de tout ce qu’il a reflété, qu’à un miroir. Il perd tout d’abord le sens de la réalité, le droit bon sens. Mais il perd aussi le respect qui est la conséquence directe de notre façon d’apprécier la réalité. Le dilettante, le sceptique, le sophiste perdent le respect. Toute leur politesse, tous leurs sourires aux phénomènes dont ils s’offrent le spectacle, ne sont qu’une forme de mépris. Mais celui qui perd le respect des choses, perd davantage encore celui des mots, qui ne sont que le reflet des choses. Il jonglera avec les mots comme avec les idées. Où alors est la vérité ? Si la parole ne compte plus, à qui se fier ? Nous serons entre gens qui trouvent aussi spirituel de changer de parole que d’idées, et se transforment incessamment. Du monde artistique, cette disposition passera rapidement dans la vie. Notre société, vieille et jeune, commence à être grandement affectée du manque de respect et du manque de vérité. On n’a qu’à regarder la presse, cette photographie en laid de notre monde, pour y voir, par mille exemples, à quels abus peuvent descendre les hommes de parole et de plume lorsque, dans l’absence complète de principes sûrs, régulateurs du jugement et de la conduite, les mots ne sont plus que l’ombre d’une ombre. A la vérité, l’intérêt qui s’attache à ces caméléons qui changent de couleur à volonté, et selon le besoin du moment, disent blanc ou noir, présentent un fait à l’endroit ou à l’envers, est pour la jeunesse d’un exemple détestable. N’avoir qu’une couleur et qu’une parole devient monotone ; cela dénote un esprit sans ressource. Quiconque sait vivre, a plusieurs cordes à son arc et sait se dédoubler, se tripler, se multiplier. Aussi l’antique duplicité n’est-elle plus qu’un jeu d’enfant en comparaison d’hommes qui sont à eux seuls toute une société anonyme dont aucun membre n’est responsable.