Tout cela se tient et se succède comme les anneaux d’une chaîne et les dents d’un engrenage. Mais nous ne sommes pas au bout. Après la désagrégation du sens droit des choses, vient la désagrégation de l’activité et de l’énergie comme suite inévitable. Lorsque, à travers la négation, l’incertitude, l’instabilité, l’incohérence, l’acrobatie spirituelle et morale, on a gagné le suprême degré dans l’irréel, l’idée perd toute force. Il faut, pour être déterminé à l’action, une certaine fixité de pensée, une identification de l’homme avec ses idées. L’action est incompatible avec une trop grande mobilité d’esprit. Une pensée qui vibre tour à tour, avec un intérêt égal à toutes les impressions, est comme le champ où l’on ferait tous les huit jours un nouveau labour et des semailles nouvelles. Point n’est besoin de se préoccuper de la moisson. Un labour détruit l’autre. Mais non seulement la volonté se stérilise. De degré en degré nous en arrivons à mépriser la vie réelle et l’action. Plus rien n’est attrayant que cette mue perpétuelle de l’être intérieur, sur lequel nous avons l’œil fixé comme sur un kaléidoscope. Le monde de l’action est le milieu grossier où s’agitent les êtres bornés. « Les qualités des hommes d’action les plus admirés ne sont au fond qu’un certain genre de médiocrité. » En formulant ce prodigieux axiome, M. Renan a exprimé le sentiment de bien des contemporains, jeunes surtout, distingués ou non. On peut objecter à ces penseurs délicats qu’on est naturellement toujours une médiocrité pour quelqu’un. Un bon soldat peut, je m’imagine, être un médiocre comédien ; un athlète à coup sûr ferait un piètre acrobate, et, jugé par un de ces phénomènes de dislocation qu’on appelle hommes serpents, Miton de Crotone serait, lui aussi, une médiocrité.

La volonté s’atrophie encore quand on n’y croit plus. Il suffit de bien persuader à un être qu’il est incapable, pour qu’il se comporte comme tel. Combien de jeunes enfants richement doués ont été abrutis, annihilés par des éducateurs qui les traitaient sans cesse d’imbéciles ! A force de rabrouer et de décourager les gens, on finit par les faire douter d’eux-mêmes. Il en est de même de toutes les aptitudes humaines. La volonté a subi des influences déplorables dans la jeunesse actuelle, influences de tout genre et dont le concours néfaste a eu pour résultat de l’affaisser et de l’énerver. L’une de ces causes délétères est le vent de fatalisme qui a soufflé sur nous. Pourquoi s’efforcer, lutter ? Il n’y a pas d’initiative personnelle. L’inéluctable nécessité gouverne l’âme et le monde. Se réformer, entreprendre le combat contre ses passions, ses penchants, ou s’insurger contre le mal qui est dans la société, c’est de la folie. Passe encore pour les pauvres d’esprit. Laissons-leur l’innocente manie de se faire brûler et crucifier pour le salut des autres, mais de grâce n’allons pas les imiter ! Des idées semblables sont du poison pour la jeunesse.

Il est dans l’ordre des choses que les impressions de cet âge soient vives, saines, qu’on s’y attache avec impétuosité, qu’on s’éprenne d’idéal, qu’on s’emballe pour les belles causes et les hommes généreux et que l’on coure à l’action avec cette ardeur qui nous fait aimer, dans la jeunesse, même les exagérations et les imprudences. Sous ce rapport les choses ont bien changé. Au lieu de ces jeunes têtes qui promenaient jadis leurs chevelures arborescentes, symbole de tant de juvéniles excentricités, nous rencontrons maintenant trop de cheveux plats sur des fronts trop désabusés. Notre meilleure jeunesse apparaît si réservée, si hésitante que d’aucuns la trouvent trop sage. Sans doute il convient ici de faire grandement la part des circonstances. En omettant même les problèmes d’ordre intellectuel et moral en face desquels nous les laissons, il leur reste sur les bras trop de grosses affaires pour qu’ils ne soient point soucieux. Mais il n’en est pas moins vrai que l’orientation intellectuelle et morale des dernières générations est de celles qui paralysent l’action. Le malheur est double, se produisant à une époque comme celle-ci. Quand on songe à la vie qui attend cette jeunesse, à tout ce qu’elle devra fournir de labeurs et d’efforts, on se sent pris au cœur d’une haine invincible contre ces doctrines de néant qui ont été pendant des années sa grosse part de nourriture. Assez de négations, assez surtout de jongleurs et d’histrions ! Donnez-nous des hommes de foi et d’action, d’amour et de haine, à l’œil clairvoyant, à la poitrine émue, au bras vigoureux, des hommes qui, détachés des vains spectacles de la fantaisie et du cliquetis vide des mots, se taisent, mettent la main à la charrue et tracent, comme démonstration, leur sillon en pleine vie !

IV
L’ÉCOLE DE LA VIE

Les questions d’ordre intellectuel et moral ne sont pas les seules qui sollicitent une jeunesse. On pourrait même dire que le plus grand nombre en reste éloigné : toute la jeunesse populaire, par exemple, pour laquelle ces choses n’existent que de loin. Nous aurons l’occasion d’en parler. Mais parmi la jeunesse studieuse elle-même, ce n’est pas la masse que ces questions préoccupent. Et la minorité, troublée et travaillée par les graves problèmes de ce temps, se trouve de son côté envahie par la pratique. Bien au delà des sphères universitaires, les enveloppant de toutes parts comme les flots enveloppent une île, s’étend la grande école de la vie.

Pour les chercheurs et les penseurs, aussi bien que pour ceux que la recherche effraie ou laisse froids et qui se brassent une philosophie sommaire avec les miettes ramassées au hasard, le monde positif est là qui s’empare d’eux, leur impose ses conditions et ses exemples. Les théories philosophiques, les systèmes de morale, les doctrines religieuses sont une chose, et la vie en est une autre. Ses leçons sont plus puissantes que les théories en bien comme en mal. Ce qui se passe dans la politique, la finance, l’industrie, dans le va-et-vient journalier du monde, dans les relations entre camarades et amis, dans la famille, ne peut manquer d’avoir une influence sur des esprits en pleine formation. Ceux-ci sont, d’autre part, travaillés par l’esprit de parti ou du moins recherchés par lui. La jeunesse est une pépinière où pousse l’avenir. Il est de bonne guerre de se mêler de ce qui s’y passe et d’essayer de faire tourner son développement dans le bon sens. Ce sens pour les hommes en pleine lutte est le leur. Au milieu de leurs batailles, ils regardent du côté de demain et y cherchent du renfort. Il en résulte parfois une action si directe et si énergique qu’elle va jusqu’à la violence morale.

Cette irruption de la vie, dans l’esprit de la jeunesse, se fait sentir surtout dans les questions d’avenir. De jour en jour augmente le nombre des jeunes gens dirigés vers les carrières pratiques, et ces carrières s’encombrent sans cesse davantage. La préoccupation d’arriver devient si pressante, en raison de la concurrence, qu’elle finit par tout dominer. C’est une préparation en petit au grand combat pour l’existence qui se livre partout sur le terrain économique. Il semble difficile de penser à autre chose quand on est entré dans cet engrenage des intérêts matériels. Mais ceux-là même que leurs études ne mettent pas tous les jours en face des chiffres et des calculs économiques et qui se préparent aux carrières libérales, n’échappent pas au souci du lendemain. La vie matérielle et tout l’ensemble des complications et des besoins qu’elle entraîne, s’impose à leur attention et vient se mêler constamment aux idées qu’ils se font sur les choses et les hommes. L’adage « primo vivere deinde philosophari » est de ceux auxquels un jeune homme d’aujourd’hui s’habitue malgré lui.

Le désir d’arriver est cette aspiration légitime de chaque être d’avoir sa place au soleil et son existence garantie. Il est du devoir d’un jeune homme sain d’esprit de s’en préoccuper, et ce n’est pas sans de graves inconvénients qu’on est élevé au-dessus de ces menus tracas, par sa situation de fortune. Mais il y a une grande différence entre le désir d’arriver, subordonné aux intérêts de science et de conscience, à un but supérieur enfin, et ce même désir devenu le seul guide et le seul objectif. L’acuité des questions économiques, la tournure réaliste de l’esprit contemporain, le train de vie dont la jeunesse est entourée, ont rompu en elle l’équilibre entre la question d’idéal et la question matérielle. Pour un grand nombre de jeunes hommes il n’y a qu’une question : arriver. Parmi ceux-ci, les uns sont modestes, se contentent de peu ; les autres sont âpres et demandent beaucoup. Arriver ne suffit pas, il faut se pousser, dépasser les autres, dominer. On y parvient en jouant hardiment de la dent et des ongles, comme les animaux inférieurs. On y parvient encore, et plus sûrement et plus proprement, en usant de fins stratagèmes. Cette dernière méthode est celle pratiquée par ce que nous appellerons les jeunes diplomates. Suspendons ici leur médaillon :

Plus ambitieux qu’affamés, ils méprisent la lutte grossière. A l’acharnement des loups, ils préfèrent la tactique des renards. De ce siècle réaliste, ils ont retenu surtout qu’il faut de l’habileté pour arriver. Aussi en ont-ils fait provision. Leur pensée est un arsenal où il y a de tout, et ils savent l’en tirer à propos. Toujours de l’avis de chacun et, selon l’heure, légers ou graves, honnêtes ou fripons, ils traitent les hommes selon leurs côtés faibles. La vie pour eux est une affaire, mieux : un échiquier. Sentiments, idées, intérêts, les leurs, comme ceux des autres, sont les pions qu’il convient de manier sans émotion. S’emballer nuirait. Ce qu’on appelle entre braves cœurs tout simplement une vilenie est pour eux un acte d’intelligent sang-froid. Ils ont soin toutefois de cultiver chez les autres des scrupules, dont l’absence fait toute leur force à eux. Ces jeunes vieillards sont impassibles, ils ne rient jamais — le rire dénote de la faiblesse d’esprit — mais ils connaissent la pitié et la réservent tout entière pour les pauvres camarades, atteints de sincérité, qui ne veulent devoir leur avancement dans le monde qu’au travail et au mérite. Cependant, au besoin, le jeune diplomate fera son possible pour supplanter ces excellents camarades. Il ne néglige rien, lui, pour se pousser, soigner sa petite réputation, se faire bien voir des dames influentes. Discrètement, il sait entretenir autour de sa personne un murmure de réclame, qui fait pressentir en lui un personnage. Il est annoncé pour demain sur la scène du monde, comme s’annoncent certains artistes en tournée en faisant afficher sur les murs : X viendra ! Vous pensez bien que ce n’est pas lui qui affiche, il s’étonne et se plaint de ce brouhaha de renommée qui effarouche sa modestie.

Quant aux sentiments tendres, le jeune diplomate s’en méfie. S’il lui arrive jamais d’aimer, ce sera un amour de tête. Le cœur est plein de surprises qui déroutent les calculs. Il n’en faut pas.