M’est avis que voilà quelqu’un qui fera son chemin dans le monde. Du moins il est de ceux que l’on commence à décorer du titre de très forts, et il possède d’ailleurs à un point élevé le courage du sacrifice : Pour arriver, il sacrifiera même les plus chers intérêts… des autres. — Vous réussirez, jeune seigneur, ou je m’y connais mal… Mais je ne t’envie pas, va !
Occupons-nous maintenant de cette troupe, hélas imposante, dont fourmillent les abords des carrières et qui demande à être casée tout bonnement. On leur dit : pour être casés, mes amis, il faut travailler, bûcher même. Et les voilà qui travaillent, bûchent s’il le faut. Ils distinguent entre ce qui est utile et ce qui ne l’est pas. Ne perdons pas de temps : « Time is money ! » Leur monde n’est pas la Création, c’est un programme. Que l’infini tourmente quelqu’un, cela leur paraît contre nature ; leur curiosité, à eux, n’a rien d’angoissant. Leur ambition d’ailleurs n’a rien de féroce. Ils ne demandent pas mieux que de voir arriver tout le monde « ex æquo ». Il faut bien que chacun vive ! C’est l’utilitarisme infiltré du domaine industriel et commercial dans celui des études.
Pour être celui d’un grand nombre de jeunes gens, pas méchants, le point de vue n’en est pas moins misérable. Aussi me déclarerai-je toujours du côté de ceux, fussent-ils peu, qui ont un idéal. Heureusement il y en a plus qu’on ne le supposerait.
Eh oui, il faut vivre, nous le pensons tous. Vivre c’est la grande affaire. Nous sommes même tellement de cet avis que nous demandons plus que vous, car nous n’appelons pas cela vivre. Quoi, la destinée humaine s’arrondirait en cette phrase : Apprendre un état en échange d’un morceau de pain. Nous viendrions au monde avec un cœur, une intelligence, une conscience, et nous ferions des mathématiques, de l’histoire, de la médecine, du latin, de la théologie, que sais-je encore, pourquoi ? pour le vivre et le couvert ! Vous appelez cela une vie ! et c’est pour cela que vous suez sur l’algèbre, les cornues, les textes et les archives ; que vous promenez le scalpel dans les chairs mortes et le microscope sur les infiniment petits ; que vous passez des examens en pleine canicule !
Mieux vaudrait dormir de l’éternel sommeil, dans l’eau, le feu, ou sous la terre, n’importe où, que de vivre ainsi ; car décidément ce ne serait pas la peine. L’homme ne vit pas de pain seulement. Il n’est pas seulement un fonctionnaire, actif ou retraité, ou tout autre travailleur qui touche un salaire. Il est cela sans doute, et même il ne lui est pas permis de ne fonctionner d’aucune façon ; mais pour que les choses aillent bien, il faut d’abord qu’il soit un homme. Malheur aux sociétés où chacun n’aspire qu’à se caser pour vivre ! Elles réduisent la vie à ses proportions inférieures et en font une curée d’appétits ou une formalité banale. Il faut vivre, et, pour vivre quand on est un homme, la première chose c’est d’avoir un but, un amour et une haine, un idéal enfin. Si vous ne cherchez pas à vous procurer cela étant jeunes, vous ne l’aurez jamais et vous ne connaîtrez pas la vie. C’est pour cela qu’un souci plus élevé doit dominer le souci de la carrière, non pas seulement dans les fonctions consacrées aux choses de la science et de l’esprit, mais dans toutes. Vous étudiez la philosophie, l’histoire, les arts. Très bien, soyez d’abord un homme, et vous aurez l’étoffe dont se font les philosophes, les historiens, les artistes. Mais vous songez à devenir ingénieur, commerçant agriculteur, chef d’usine. Excellent, si vous commencez par être des hommes. Si vous négligez cela, vous ne serez que de misérables esclaves ou des oppresseurs, selon l’occasion.
L’utilitarisme détruit l’homme ; il étrique toutes nos conceptions de la vie pratique. Pour lui il n’y a ni sentiment, ni droit, ni noblesse, ni beauté, ni sainteté, rien enfin de ce qui est humain, il n’y a que des chiffres. Ce qui ne vaut pas d’argent ou n’en fait pas gagner, ne vaut rien, en général. C’est la plus épouvantable erreur qui puisse s’emparer d’un homme ou d’une société, car ce qui vaut précisément le plus dans la vie humaine, c’est ce qui ne saurait ni s’acheter ni se vendre. Aussi je considère l’utilitarisme dans la jeunesse comme une calamité. Cette soi-disant brave disposition de bon bourgeois rangé et égoïste est pire que tous les vices. Une jeunesse terre à terre, Dieu nous en préserve ! Le beau nom de jeunesse ne lui conviendrait plus. La jeunesse n’est-elle pas faite de tous les élans et de toutes les ardeurs qui nous engagent à mépriser l’utilitarisme ? En être atteint c’est être en proie à la sénilité, entrer dans l’existence avec un stigmate de décrépitude. De même que naître aveugle est pire que de le devenir, puisque le souvenir même de la lumière vous manque, de même commencer dans l’utilitarisme est plus affreux que d’y finir, car il peut rester au moins un reflet des choses supérieures à celui qui s’en est détaché par la lente usure de la vie. L’autre au contraire, l’utilitaire précoce, ne garde rien. Dès lors tout est possible jusqu’à la honte inclusivement, pourvu que cela profite !
Nous nous trouvons là sur un terrain peu édifiant, mais encore fort vaste à parcourir, et cet ordre d’idées nous amène à nous occuper en général de l’idéal tout négatif qui s’est emparé d’une grande masse de nos contemporains et qui ne déteint que trop sur la jeunesse. Je veux parler de ce que j’appellerai le bonheur passif.
La recherche de ce bonheur est le résultat de l’avilissement des volontés ; mais elle est aussi une conséquence du bien-être que nous a procuré le progrès. La civilisation, en augmentant le pouvoir de l’homme, diminue son effort, l’habitue aux aises et lui fait fuir les labeurs rudes. C’est un résultat contradictoire sans doute, puisque la domination sur la nature n’est obtenue qu’au prix des plus longs et des plus pénibles efforts. Mais, ces efforts accomplis par quelques-uns procurent d’autant plus de tranquillité aux autres. S’il est vrai que ce temps a travaillé plus qu’aucun autre, il a aussi produit une classe toujours plus nombreuse de privilégiés qui ne travaillent que peu ou point.