Le réalisme pratique, acclimaté un peu partout, y aidant, le repos, l’absence de lutte est devenu le rêve caressé par une foule d’hommes. Une vie commode, à l’abri des secousses, une vie de rentier, que de gens n’ont pour eux et leurs enfants que cette aspiration-là ! Il en est résulté toute une catégorie de jeunesse commode portée aux habitudes efféminées, éprise de vie sédentaire, vouée aux langueurs et aux paresses du corps et de l’esprit. Comme tous ceux qui sont habitués à se faire servir, cette jeunesse est impatiente, et surtout impatientante. Il n’y a de tels que ceux qui ne font rien, pour trouver que les autres ne travaillent pas assez. Habituée aux merveilles de la science et de l’industrie dont elle profite, sans savoir le mal qu’elles ont coûté, cette jeunesse ne sait plus attendre. Il lui faut tout, très rapidement, si possible tout de suite. Elle a remplacé l’impétuosité juvénile par une nervosité de petite dame très difficile à contenter. C’est ainsi que nos moyens accélérés, notre habitude de forcer et de violenter la nature, nous ont créé des mœurs factices. Qu’il faille du temps aux arbres pour pousser, cela paraît à d’aucuns un reste de vieille barbarie que le progrès supprimera. Volontiers ils mettraient toute la vie à l’allure des trains-éclairs, pourvu qu’ils aient dans le train leur sleeping et leur restaurant ! Ainsi se présente dans notre société un phénomène souvent observé dans les familles. Les pères laborieux ont des fils nonchalants, voire même fainéants. C’est la division du travail : Les pères se sont fatigués pour les fils, les fils se reposent pour les pères.
Ceci nous rapproche tout doucement de cette classe de jeunes hommes que j’appellerai les Inutiles. On les rencontre surtout dans les conditions aisées ou brillantes, toujours pleines de péril. Il est d’autant plus honorable de se soustraire à ces périls par l’énergie et le labeur. L’exemple de bien des jeunes gens riches et travailleurs nous console ici du triste spectacle que donnent leurs compagnons. Mais parlons de ceux-ci : Ils sont très solennels. Tout dans leur physionomie et leur toilette à la fois correcte et dédaigneuse, révèle le Monsieur revenu de tout. Une expression de pacha assoupi indique que le monde passé et présent est là pour eux. Entrons dans leur chambre et empruntons-en la description à Legouvé : c’est bien toujours cela. « Il n’y a pas de quoi s’y asseoir, il n’y a plus que de quoi s’y coucher. Ce ne sont que fauteuils renversés, fauteuils à bascule, fauteuils à oreillers, larges divans à larges coussins, rideaux ouatés, cheminée doublée de calorifère, tapis épais comme une toison ! Et quel cabinet de toilette ! Suis-je chez une princesse du quartier Bréda, ou chez le fils d’un président de tribunal ? Un outillage pour les mains à se croire devant la vitrine d’un coutelier ! Vingt flacons d’essences diverses ! Un système de brosses aussi ingénieux que compliqué : il y en a de recourbées en creux, il y en a de recourbées en relief ! Il y en a de longues, il y en a de larges ! il y en a de dures, il y en a de moelleuses ! Toute la simplicité de la maison est réfugiée dans la chambre du père, voire de la fille ! Même recherche pour la table. Certes, nous ne dédaignions pas jadis un bon dîner, et nous savions faire fête à une bouteille de vin ; mais au moins nous ne nous y connaissions pas ! Aujourd’hui, les jeunes gens sont gourmets, délicats, difficiles. Ils font de l’amour du confort un dilettantisme ! Où est le mal ? dira-t-on. Le mal, c’est qu’on ne travaille pas dans un fauteuil renversé ! Le mal, c’est qu’on devient esclave d’un bon tapis et d’un bon mets ! Le mal, c’est qu’on hésite à entreprendre un voyage dur, mais utile, parce qu’on ne peut pas traîner tout son attirail de coiffeur avec soi ! Le mal, enfin, c’est qu’on en arrive à sacrifier même sa conscience à son cher confort, et que dans toutes les questions de mariage, de profession, d’emplois publics, c’est-à-dire d’avenir, d’amour, de considération, de dignité, d’honneur, parfois, le bien-être, le tyrannique bien-être entre en lutte avec les plus strictes obligations, et qu’il en triomphe, car il s’appelle d’un nom plus puissant que le nom de la passion même, il s’appelle l’habitude. Oui ! l’habitude, cette pâle compagne de la vieillesse, cette triste sœur de la manie, l’habitude règne parmi beaucoup de jeunes gens comme n’y règne pas l’amour. De là, des pères aux fils, mille reproches légitimes repoussés par mille réponses souvent amères ; de là enfin mille débats incessants, sur le vrai champ de bataille de la famille, sur la question d’argent ! »
Et puisque cette citation nous amène sur la question, marquons ici, en passant, un gros paragraphe de l’école de la vie : l’importance pour la jeunesse à connaître la valeur de l’argent. Le grand malheur de la fortune des parents, surtout de celle qui a été gagnée rapidement, ou héritée, et ne repose plus sur aucun travail actuel, est de faire perdre aux enfants le respect de l’argent. Respecter l’argent, et même quand on en a beaucoup, ne jamais le dépenser mal à propos, n’est pas une qualité ordinaire. C’est une qualité sociale des plus complexes, car elle suppose non seulement de la conscience, du tact, bref le sentiment que posséder est une fonction sociale, mais elle demande encore à s’entretenir par l’expérience. En un mot, pour posséder cette qualité, il faut savoir combien l’argent est dur à gagner et que d’efforts il représente. Celui qui ne sait pas cela le méprise, et s’il y attache quelque valeur, ce n’est que pour le plaisir qu’il peut procurer. J’insiste sur ce point dans un intérêt de morale supérieure et non, Dieu m’en garde, pour servir l’égoïsme de certains parents pour qui le mal consiste à dépenser de l’argent, le bien à le garder, et qui mesurent la moralité de leurs fils à leur parcimonie. Le vice coûte cher, c’est pour cela qu’il faut le fuir ; la vertu est bon marché, il faut la cultiver, et ainsi on ne cultive souvent que l’avarice, le plus sordide de tous les vices. — Mais revenons à nos inutiles et ne les lâchons pas ! Point n’est besoin d’appartenir à une classe privilégiée pour avoir l’étoffe d’un inutile.
Cette existence de roi fainéant a, paraît-il, tant d’attraits que d’aucuns ne pouvant la mener dans le luxe, la mènent dans la médiocrité ou la misère. Et voici ce que demandent ces précieux parasites : Se coucher dans l’existence comme un tronc d’arbre sur l’eau. Flotter au gré de la vague, avancer, reculer, monter, descendre selon le hasard des heures. Pourvu que cela marche tout seul ! Au milieu des influences contraires qui travaillent les sociétés, parmi les labeurs, les études, les souffrances d’autrui, jouir d’une sereine indifférence, étant nourri, vêtu, amusé et ingrat, par-dessus le marché ; se laisser traîner aujourd’hui par l’intérêt, demain par la passion, la colère, la haine ou la peur, une autre fois par la volupté et les appétits grossiers ; puis à certains jours, agréable diversion, subir le charme de la vertu, être emporté par un souffle sur les hauteurs, en attendant qu’on en soit enlevé pour être jeté dans quelque bourbier : La belle vie que voilà ! Quand on s’approche d’un de ces passifs pour l’exhorter à se ressaisir, il faut toujours s’attendre à être pris par lui en grande pitié. Le mieux qu’on puisse en espérer dans ses bons jours, est qu’il vous réponde : Que voulez-vous, je suis ainsi fait, je n’y puis rien ! Peut-être, s’il vous juge digne d’un tel effort, vous dira-t-il en citant Montaigne : « Je ne gâte rien, je n’use que du mien ; et si je fais le fol c’est à mes dépens, et sans l’intérêt de personne, car c’est une folie qui meurt en moi, qui n’a point de suite. » Mais si vous tombez sur un mauvais jour, prenez bien garde : Il se fâchera très fort, comme une bête contrariée dans son repos ou ses emportements passionnels. Être dérangé ! cela peut-il se supporter ? S’il y a une action méchante au monde c’est de troubler les gens, qui, sans vouloir nuire à personne, se laissent glisser doucement du côté de la pente. — Mais je m’aperçois que c’est prendre bien de la peine pour qui s’en donne si peu.
Et pourtant j’ai à cœur de crier gare à plusieurs, qui sans être des inutiles, se laissent aller vers la vie facile. Il y a là un engrenage qui vous saisit et vous lâche difficilement. La vie molle engendre la lâcheté. La lâcheté produit le mensonge et la duplicité. On est obligé de recourir aux expédients et de quitter les chemins droits. Une fois entré dans cette voie, le plus clairvoyant est perdu.
En particulier il faut mentionner la passion du jeu, comme un des plus tristes pièges où tombent tant de jeunes vies. La jeunesse d’aujourd’hui joue beaucoup trop. C’est une des maladies du temps, une des formes de sa fièvre. On parie aux courses, on joue entre soi, tantôt grand jeu tantôt petit, et dans toutes les classes de la société. Augmenter son avoir, ou son gain, par un coup de hasard, ou même, dans les cas extrêmes, demander à ce hasard qu’il vous fasse vivre sans travailler, c’est un objectif beaucoup trop poursuivi. Que de gens s’endorment le soir en prononçant le nom du cheval sur lequel ils ont parié ! Moins condamnable en apparence que l’ivrognerie ou la débauche, le jeu est d’une immoralité plus subtile. Il fait partie de tout un ensemble de phénomènes et peut être considéré comme le symptôme de profonds troubles psychologiques. Un homme qui joue perd pied dans la réalité. L’enchaînement simple et laborieux des causes lui échappe. Il se trouve jeté en pleine aventure. Comme les générations de l’an mille, il attend qu’un coup de baguette transforme le monde. Aussi, pourquoi travaillerait-il ? Bientôt la fortune viendra toute seule. En attendant, il emprunte ou prend. Le jeu en effet donne le vertige et rend possibles des actes dont on était auparavant incapable. Dès lors l’homme est à vau l’eau. Voyez si l’on a raison de crier casse-cou !
J’ajouterai que le jeu tue la conversation, un des charmes et des grands besoins de la jeunesse. C’est un isolateur. Il escamote le monde autour de vous, faisant disparaître hommes et choses.
Dans un des plus beaux sites de la Suisse, où l’on regrette toujours d’avoir trop peu de temps pour admirer, je rencontrai un jour deux jeunes touristes. Ils étaient environ à mi-côte d’une ascension fort intéressante et semblaient prendre quelque repos. De loin, les voyant assis, le dos tourné au paysage, cela m’avait paru étrange. En m’approchant, je compris : ils jouaient aux cartes. Quatre heures plus tard, en redescendant, je les retrouvai à la même place, jouant toujours. La nuit tombait ! Ils rentrèrent alors continuer leur partie à l’hôtel.