Sous les deux rapports, le jeune ouvrier des champs est mieux partagé. Ses travaux changent avec les saisons : il est près de la nature et, quoique livré aux occupations manuelles, il exerce davantage sa réflexion, par le spectacle qu’il a sous les yeux, par l’attention toujours nouvelle qu’il est obligé d’apporter à ses occupations changeantes. Alors que le travail artistique a presque partout disparu de l’industrie sous la terrible pression de la concurrence économique, et que les artisans les plus habiles en sont réduits à devenir peu à peu des machines, le jeune laboureur est resté dans des conditions plus normales. Il collabore avec la vie générale, met sa main dans le grand ensemble de la création et, de plus, est entouré de choses qui échappent au calcul et à la prévision des hommes. Bien qu’il soit, lui aussi, étroitement serré dans les mailles du filet économique, il ne voit pas partout ce fatal chiffre qui mesure si misérablement les hommes et leur travail. Son champ vaut tant sans doute, prix d’achat ou de vente, mais il vaut encore bien plus pour lui. Il y trouve le plaisir de voir verdir et mûrir la moisson, le souvenir du père qui a cultivé et soigné la même terre, une masse de choses enfin qui donnent souvent tant de valeur aux plus petits riens. Puis il n’est pas perdu dans la foule, il est quelqu’un et non un numéro, comme le jeune apprenti des grandes usines et même le jeune employé. Mais d’autre part il subit de loin l’influence croissante, la fascination de la grande ville. C’est là son danger, car il risque d’y perdre ce qui le soutient, l’amour de la terre, sentiment puissant et profond, source d’énergie et de vertu.
C’est ici le lieu de réunir quelques considérations d’ensemble sur le bagage intellectuel et moral de la jeunesse populaire en général et sur sa conception de la vie, telle qu’elle nous apparaît dans la génération actuelle.
Les masses populaires, n’importe où on les étudie, sont profondément atteintes par le courant réaliste. Les deux ou trois points fondamentaux qui ont constitué pendant des siècles la base rudimentaire de la religion et de la morale sont ébranlés chez les uns, ruinés chez les autres. Dieu, l’âme, la survie, la liberté humaine et la responsabilité… ceux qui ont gardé ces principes les possèdent à un degré affaibli. Parmi ceux qui y restent attachés et le témoignent par des pratiques extérieures, quand on a fait la part de la routine ou de l’intérêt, il reste un bien faible contingent pour les fortes convictions. Du grand mouvement scientifique de ce temps, il est resté au peuple un bien-être matériel plus grand, de plus larges besoins et la conviction qu’il ne faut compter que sur ce qu’on voit et touche. En général la jeunesse entre dix-sept et vingt-cinq ans se distingue par le développement des appétits et la diminution des aspirations. C’est une chose triste à dire, mais plus j’ai parcouru ce monde particulier, plus je me suis convaincu du vide immense qui s’est peu à peu creusé dans l’âme populaire. Il y a des jours où ce qu’on entend et ce qu’on voit vous amène presque à conclure qu’il n’y a plus rien. Une demi-douzaine de formules négatives, résultat condensé des négations accumulées, servent à occuper la catégorie du mystère et de l’infini. La morale fait pendant à cette philosophie ; elle est utilitaire, en théorie. Comment pourrait-elle ne pas l’être ? Ceux qui donnent le ton dans la société, en montrent-ils une autre dans leurs actes ? Le peuple n’a-t-il pas journellement sous les yeux le spectacle de cette morale du succès qui est une de nos hontes ? Ne voit-il pas absoudre, même par ceux qui font profession de morale et de religion, les hommes et les causes qui réussissent ? Comme si le bien était ce qui triomphe, le mal ce qui succombe ! Ne constate-t-il pas, chaque fois qu’il ouvre les yeux, que presque partout l’argent malpropre, quand il y en a beaucoup, est plus honoré que l’argent honnête, quand il y en a peu ? Cela seul suffirait pour lui faire concevoir des doutes à l’endroit de la religion et de la morale qu’on s’efforce de lui enseigner. Il vous laisse vos avis et vos principes et vous emprunte vos vices. Il est tenté de prendre les premiers pour une invention des gens malins à l’usage des gens simples. La morale qui compte n’est pas celle qu’on enseigne, c’est celle qu’on pratique. Le peuple se rend compte de cela, et il se fait dans sa conscience de véritables effondrements, chaque fois que ceux sur qui il a l’œil ouvert lui font comprendre par leurs actes qu’au fond ils ne croient plus à rien. Car, il ne faut pas s’y tromper, il y a toujours des classes dirigeantes. On a beaucoup parlé de notre temps de leur disparition. On nous les a montrées s’éteignant faute de descendants, glissant de leur rang par leur propre faute ou sous la pression de l’esprit égalitaire. Il y a du vrai dans tout cela. Mais il est tout aussi vrai que ce qui faisait le périlleux privilège des anciennes classes dirigeantes, à savoir l’ascendant moral et l’exemple autorisé, ne peut pas disparaître. Le mot d’ordre est une nécessité sociale si urgente qu’on le prend toujours quelque part, et il vient forcément des minorités lettrées et aisées. On regarde à ceux qui sont en vue par le savoir ou la fortune. L’orientation du peuple diffère de celle des classes instruites en ce qu’elle s’attache plus énergiquement aux hommes qu’aux idées, aux actes et aux faits qu’aux paroles. Les nuances et les distinctions lui échappent. Il accorde difficilement son attention ; mais une fois qu’il l’accorde, c’est sérieusement, et il se renseigne alors en bloc et porte des jugements sommaires malaisés à réformer.
Cet état de choses est encore plus facile à remarquer dans la jeunesse populaire qu’ailleurs. Et pourtant, malgré cela, l’utilitarisme dont je parlais n’est pas à son aise dans ce milieu. Cette morale reçoit tous les jours, dans la vie même de ceux qui la professent, les plus catégoriques démentis. Dans le peuple, plus qu’ailleurs, sous l’impérieuse nécessité de l’existence, la pression de la souffrance ou des malheurs communs, l’humanité se réveille, et il s’accomplit sans cesse des actes touchants de solidarité et de fraternité. Malheureusement ils se remarquent peu à la surface. Pour les trouver, il faut vivre de la même vie. Le mal au contraire s’étale et se voit de loin.
Je me suis beaucoup appliqué à remarquer dans le monde de la jeunesse populaire deux points qui permettent de tirer bien des conclusions, à savoir la façon de se comporter vis-à-vis des parents âgés et vis-à-vis de la femme. J’ai le regret de dire que les exemples de cynisme en actes et en paroles, de dépravation des mœurs, de mépris de la femme abondent. Quant à l’irrespect, à l’ingratitude vis-à-vis des vieux parents, même quand la misère ne vient pas en atténuer la gravité, ils sont si fréquents qu’à certains moments obscurs on se dirait en pleine décomposition morale. Et ici, à propos de ces deux respects, de la femme et des parents, il convient de signaler la diminution du respect en général.
Le respect qu’un être est capable de ressentir, grandit ou diminue avec l’idée qu’il se fait de sa dignité. Plus l’homme vaut à ses propres yeux, plus il s’incline volontiers devant les hommes ou les institutions qui personnifient la nature humaine et la société. Quand l’homme a perdu la foi en son caractère supérieur, à sa valeur d’être moral, d’âme en un mot, la base du respect lui manque. Plus rien ne lui paraît vénérable. Le néant intérieur qui s’est fait en lui, ronge le monde entier. Nous sommes là en présence d’un fait grave. D’aucuns accusent l’esprit moderne lui-même d’avoir détruit le respect par sa tendance égalitaire. Examinons cela, car il vaut la peine d’être fixé à ce sujet.
Nul temps n’a détruit plus de grandeurs d’apparat et de convention, nul temps n’a sondé plus cruellement le vide des nullités brillantes. Il n’a voulu accorder son respect qu’à bon escient. Et quiconque est touché par l’esprit moderne, fût-il empereur ou pape, et Dieu merci ! ces choses arrivent, vous apparaît au fond convaincu de ceci : Plus rien n’est grand que ce qui est vrai. Et ces hommes, au centre de puissantes situations traditionnelles, cherchent plutôt à se recommander par la justice, la sollicitude pour les petits, tout ce qui nous rappelle qu’ils sont hommes comme nous, que par l’affirmation d’une autorité absolue. Ils se réclament du titre de serviteurs plutôt que de celui de maîtres, titre dont s’honorent les chefs de nos démocraties. Un autre les avait devancés en ceci. Cet autre est le Christ. C’est à lui en somme que remonte la nouvelle conception de l’autorité. Quel mal y a-t-il à cela ? Est-ce ainsi qu’on diminue le respect ? Je dis au contraire qu’un esprit pareil est ce qu’il y a de plus grand, et de plus auguste au monde, puisqu’il nous enseigne à ne rien craindre, à ne rien respecter au-dessus de la loi sainte et immortelle qui domine toutes les têtes, et à chercher la grandeur dans notre valeur intérieure et dans cette disposition secourable qui fait que le plus grand, à force de respecter la vie, en devient le plus humble serviteur. Mais cet esprit, comme toutes les belles choses, a sa caricature, et cette caricature est l’esprit de dénigrement. Celui-ci ne consiste pas à n’accorder son respect qu’à bon escient, et à ne proclamer grand que ce qui l’est en vérité ; il consiste à ne rien respecter du tout, et surtout il se plaît à avilir et à traîner dans la boue tout ce qui est vénérable et saint. Il ne veut pas démasquer les grandeurs d’emprunt et rechercher la vraie, afin de s’incliner devant elle ; non, toute grandeur, toute supériorité l’irrite ! Il est démolisseur, insulteur, profanateur par essence. Il a transformé l’absence de crainte humaine et le mépris des grandeurs factices, cette disposition royale des âmes fortes, en l’absence de piété, cet état d’âme de la canaille.
L’autre esprit conduit à l’affranchissement, celui-ci aux pires servitudes. L’homme qui ne respecte plus rien, retombe au régime de la contrainte et de la force brutale.
D’où vient le souffle irrespectueux qui trouble si fort la jeunesse ? Il vient des exemples délétères partis de plus haut. Il vient encore des éducateurs à rebours, des prophètes de néant et de boue, grands et petits, dont les doctrines se sont répandues par mille fissures jusqu’au cœur des masses. Il vient des exploiteurs de scandale et des calomniateurs de profession qui se sont appliqués avec persévérance à faire entrevoir un voleur, un assassin ou au moins un hypocrite derrière toute personnalité mise en relief par ses fonctions ou son talent. Quelque chose est plus dangereux auprès du peuple que de démolir les principes et de tirer en ridicule les choses saintes et respectables, ou de souiller les imaginations par des récits impurs, c’est de détruire la foi à l’honnêteté, au désintéressement, à toute vertu. Et sous ce rapport, un travail énorme de désagrégation s’est accompli. L’influence personnelle a été grossie jusqu’à des proportions illimitées par la propagande de la presse au rabais. Pas n’est besoin de lire un mauvais livre ou d’être renseigné par le détail ; un article de journal, une ligne de feuilleton, une méchante caricature suffisent pour éveiller un ordre d’idées et faire franchir le seuil d’un monde. Il y a dans la nature humaine certaines tendances inférieures qui vont au-devant des mauvais conseils. On peut toujours compter sur elles quand on veut désorganiser et battre monnaie en même temps.
Mais ce n’est pas tout. Lorsque le respect s’en va, la confiance disparaît aussi. Le peuple, aujourd’hui, et la jeunesse populaire se méfient de tout et de tous, même de ces éducateurs de rencontre qui leur ont sophistiqué l’esprit. Il fut un temps peu éloigné où tout ce qui est imprimé, affiche, proclamation, journal, était lu et admis comme parole d’évangile. Nous avons tous besoin de confiance, et ceux qui ont le moins de lumières, plus que les autres. On peut tout faire, pour le bien, de cette bonne disposition, qui en somme n’est qu’une des formes de la foi à l’humanité et à la vérité, et un des symptômes de la droiture. Mais la confiance meurt de l’abus. Le peuple a été si souvent trompé que la parole et la chose imprimée ne valent plus rien pour un grand nombre. C’est du scepticisme aussi, et sous une des pires formes. La jeunesse a hérité de ce scepticisme. Une chaîne précieuse, entre ceux qui doivent renseigner et diriger et ceux qui ont besoin de l’être, est ainsi rompue, et la masse de la jeunesse populaire s’en va, livrée à elle-même, n’ayant plus, pour s’orienter, ni la foi aux principes ni la confiance humaine.