Une des conséquences de cet état d’esprit est le manque de cohésion qui se remarque même sur le terrain des plus sérieux intérêts. Ainsi, il eût semblé naturel de voir la jeunesse populaire, celle des villes surtout, s’intéresser en masse aux questions sociales. C’est plutôt le contraire qui se présente. Le gros nombre ne bouge pas. Une minorité seulement se passionne, et il est rare que celle-ci s’élève au-dessus des affaires de parti ou des questions purement matérielles. Il n’y a guère qu’une faible élite pour comprendre que la discipline, l’esprit de corps et de sacrifice sont des bases morales indispensables à tout progrès même économique. — L’éducation sociale de la jeunesse populaire en est à ses rudiments. De ce côté, notre jeunesse instruite trouvera, si le cœur et la bonne volonté ne lui font pas défaut, d’importants services à rendre.


Le grand point noir à l’horizon est l’alcoolisme. Sans doute son influence se fait sentir dans toutes les classes de la société ; mais c’est surtout un fléau populaire. Fléau récent, devenu sensible depuis trente ou quarante ans. L’alcoolisme est un parvenu de la dernière heure et un parvenu cosmopolite. On ne peut en effet lui attribuer de patrie. Il s’acclimate un peu partout. Depuis que, par l’hérédité, il a pénétré dans le sang et la moelle du peuple et qu’il s’est répandu à la campagne comme à la ville, il a commencé à effrayer d’abord les médecins et les hommes de loi, et peu à peu tous ceux qui réfléchissent. A l’heure actuelle, il monte et prend les proportions d’un danger universel. La race est atteinte dans ses œuvres vives. Les hôpitaux, les maisons de santé, les prisons rendent tous les jours témoignage à ses progrès. Dans certaines contrées on ne compte plus les alcoolisés, mais ceux qui ne le sont pas. Ajoutez à cela que ce que l’on boit maintenant diffère infiniment de ce que l’on buvait autrefois. Ce n’est pas seulement dans le domaine des idées que notre temps a connu la fraude. Ses vivres sont empoisonnés comme sa nourriture intellectuelle et morale. Ce qu’il absorbe surtout ce sont des boissons à bon marché frelatées avec des eaux-de-vie de betterave et de pommes de terre dont les gros industriels de certains pays inondent le globe. On peut bien dire qu’il boit sa mort et celle de ses enfants. Il empoisonne l’avenir et prédestine les générations futures au rachitisme, à la folie, au crime. On ne calculera jamais les conséquences de l’alcoolisme : économiques, hygiéniques, morales, politiques, sociales. Dans les neuf dixièmes des ruines, des maladies, des accidents, des crimes, dans beaucoup d’emportements d’opinions, de désordres populaires, on peut bien dire : cherchez l’alcool !

L’alcoolisme ravage la jeunesse populaire d’une façon effrayante. Il n’y a presque plus de distraction à laquelle il ne se mêle. Il vient troubler et tuer la joie saine, gâter les efforts de l’éducation physique, neutraliser les bons effets des réunions où l’on veut entretenir la sociabilité et chercher le délassement. Toute assemblée, toute excursion, quel qu’en soit le but, risque de se terminer en beuverie. Les mœurs deviennent grossières et le langage brutal ainsi que les chants.

Jadis la grande ville comptait, pour se refaire, sur le flot de sang pur venu des champs et de la montagne. Ces réserves elles-mêmes sont atteintes. Il y a dans nos Vosges, pour ne citer qu’elles, des vallées reculées où l’eau de source coule à flots, où l’air est pur, où de mémoire d’homme n’a régné aucune épidémie. Mais l’alcoolisme y règne en maître. Le nombre d’enfants rachitiques augmente sans cesse. Le désordre est dans les mœurs, les bourses, les ménages. Le fruit de la vie et du travail s’en va en fumée. L’alcool est plus terrible que la peste, la guerre ou n’importe quel fléau naturel. On peut réparer les désastres extérieurs, on peut même réparer les ruines dans le monde des idées. Mais comment remédier à un mal qui dévore le sang, le cerveau, le système nerveux et détruit la base même de la vie ?

Parfois, en regardant notre civilisation, plusieurs se sont demandé ce qui pourrait la menacer. Elle ne peut pas succomber en effet comme celle de l’antiquité sous une invasion de barbares. Ses ennemis cependant ne sont pas loin. Ils n’accourront pas du bout de l’horizon comme les Huns ou les Vandales. Ils sont dans notre sein, et l’alcool en est un des plus terribles.

Qu’espérer pour demain d’une jeunesse qui s’alcoolise ? Une démocratie repose sur le bon sens public, sur la sagesse et l’énergie des citoyens, sur l’esprit d’ordre, de travail, d’économie. Pour tous ces biens on peut tout redouter, tant que progressent l’absinthe et l’eau-de-vie. Nos barbares à nous, les voilà !


Vous me direz maintenant que j’ai mal commencé un chapitre si sombre en disant que la vie populaire était une des bonnes choses trop peu connues. Je tiens à justifier mon dire. Ce que je viens de signaler, ce sont les verrues, les excroissances, les maladies qui déparent et rongent la vie populaire. Oui, il est malheureusement vrai que dans le peuple sain et robuste quelque chose a fléchi. Les meilleurs s’en rendent compte et le disent autour de la table de famille, ou vous le confient dans l’intimité, quand la conversation tombe sur ces graves sujets. Mais malgré tout, la vie du peuple demeure la grande source d’énergie, de courage, d’esprit de sacrifice, d’où vient sans cesse à la société un renouveau de force. Ce qui sauve le peuple du néant, c’est la vie dure, le travail, la peine même. Son existence pratique entretient en lui le bon sens. Quand on se donne la peine d’y regarder de près, on est tous les jours témoin de miracles de patience et de fermeté. Les femmes surtout sont admirables. Il y en a qui portent des fardeaux surhumains avec un courage simple qui ferait honte aux hommes les plus endurcis à la souffrance. Certaines mères associent leurs devoirs de ménage avec des travaux d’ailleurs peu rémunérateurs et n’ont tout le long de l’année d’autre répit qu’un peu de sommeil. Presque jamais une distraction. Une sortie, si petite qu’elle soit, est un événement. Quand la maladie ou un vice du mari vient compliquer l’existence, on peut se figurer ce qu’elle devient. En vérité que sont les charges des gens aisés comparativement à celles-là ! Quelle vie ! Comparez-y les mœurs frivoles, la morale où tout est superficiel et facile, non pas seulement des gens oisifs, mais des hommes de pensée légère, qui prennent leur vie pour une promenade à travers les choses ! Comparez-y même la vie reposée et satisfaite du bourgeois rangé. Quel jugement que cette comparaison ! Il y a telles façons d’être et de penser qui fondent comme beurre au soleil au contact de la vie populaire avec son austère réalité. Le milieu populaire est pour la jeunesse une leçon de choses perpétuelle, très élevée. Bon gré mal gré, ceux qui ont un peu de cœur y deviennent sérieux.

Et c’est précisément parce que la vie du peuple contient ces précieux éléments qu’il faudrait la garantir et la sauvegarder. C’est un trésor, ne l’oublions pas ! Nous en rapprocher serait un des meilleurs moyens de lutter contre ce monde factice qui nous étreint et nous tue. Il faut fraterniser avec la jeunesse populaire, pour son bien et pour le nôtre.