Mais, en même temps, elle se rend compte des limites de la science et de ses impuissances : « Il faudra avant tout reconnaître que ni la science ni la démocratie ne se suffisent à elles-mêmes, que, privées d’un principe supérieur qui les concilie, elles ne sont que des forces barbares et aveugles. La science ne se suffit pas à elle-même : à quoi aboutissent en effet les suprêmes généralisations scientifiques si ce n’est à cette notion du mouvement, incompréhensible elle-même sans la mystérieuse notion de force, c’est-à-dire sans une notion purement psychologique ? Il y a à l’origine de toute la science moderne un postulat emprunté à l’esprit lui-même. La démocratie, elle non plus, ne se suffit pas à elle-même : elle ne serait qu’une lutte sauvage de classes et d’intérêts, si elle n’était dominée par l’esprit de justice et de charité. C’est donc, en dernière analyse, l’esprit qui doit diriger l’évolution moderne, et dans l’esprit, son principe suprême, le plus actif et le plus fécond : l’amour[8]. »
[8] H. Bérenger, Bulletin de l’Association, févr. 1890.
Il y a au fond de cela une grande sincérité et un grand esprit de justice. Des entretiens nombreux, des coups de sonde donnés dans toutes sortes de milieux studieux, ainsi que la lecture de ces productions éphémères et variées qui remplissent les journaux et les revues des jeunes, m’ont fait constater que ces tendances n’étaient pas isolées. Une orientation nouvelle s’accuse nettement.
On peut entendre maintenant, entre jeunes gens préoccupés des choses de l’esprit, railler ces deux déesses terribles, l’analyse et la critique. Non pas que l’esprit de discernement soit honni et qu’après avoir méconnu le mystère on tombe dans l’excès contraire qui est de méconnaître les droits de la raison et du jugement. Mais on se rend compte que la critique pratiquée au point de vue des sciences positives et appliquée, à tort et à travers, à tous les domaines de l’esprit, devient une aberration. Pratiquer le jugement de cette façon c’est manquer de jugement. Il faut ouvrir chaque serrure avec la clef qui lui convient. — Une certaine critique arriverait tout simplement à supprimer l’histoire par sa façon de concevoir la certitude historique, comme elle arrive à supprimer les réalités intérieures par son obstination à n’appeler un fait, que ce qui tombe sous le sens matériel. Cette grande vérité si magistralement proclamée par H. Lotze : Le rôle du mécanisme dans le monde est aussi universel qu’absolument subalterne[9], se fait lentement jour dans les esprits. — L’analyse à outrance qui avait fini par provoquer dans la jeunesse de véritables maladies, voit diminuer son prestige. Elle a beau s’appeler inexorable, son charme est rompu pour plusieurs. Ils ne se sentent plus en face d’un monstre aux cent yeux, qui voit tout, scrute la moelle et les os, mais en face d’une prétention gratuite et quelquefois ridicule. Ils ont l’irrévérence de trouver que ces analyses où l’on aligne en formules et par quantités, de quoi nous sommes faits, comment nous sentons, pensons, vivons, ne sont la plupart du temps que du déchiquetage ou de la prestidigitation. Ainsi nos enfants analysent leurs polichinelles, ainsi d’habiles artistes font sortir des montagnes de choses d’un chapeau. Pour avoir le droit de dire qu’on nous a analysés, il faudrait pouvoir nous refaire après nous avoir décomposés.
[9] H. Lotze : Mikrokosmos.
Le temps n’est plus où une connaissance sommaire de notre être matériel suffisait pour nous expliquer l’homme. Des problèmes sont nés dont ceux qui appellent la pensée une sécrétion du cerveau, n’avaient aucune idée, et dont ne se doutent pas les esprits pour qui la psychologie semble se confondre avec la physiologie. Ce petit mot, je sais, jadis encore si sûr de lui-même et si satisfait, rencontre des incrédules partout. Le sens du mystère, qui n’est en somme qu’une des formes du sens de la réalité, s’est réveillé en face de l’inconnu. Que nul ne puisse expliquer la vie, que nul ne puisse jeter un pont sur l’abîme qui sépare le mouvement matériel de la pensée, de la plus simple sensation même, qu’il y ait dans le domaine de tous les jours, où nous nous agitons pourtant avec aisance des mystères sans nombre, voilà qui maintenant frappe tous ceux qui réfléchissent. Le respect pour la science n’en est pas diminué ; mais le respect pour l’homme, pour les réalités invisibles, y a gagné.
Sans doute, il serait puéril de s’abandonner trop facilement à l’espérance. On remonte péniblement ces côtes d’où l’on était si vite descendu. Mais le mouvement existe, il est positif, et ce n’est pas la jeunesse seulement qui en est touchée. Partout des hommes qui cherchent et pensent, tentent de soulever la chape de plomb sous laquelle l’humanité ne peut plus se résigner à vivre.
Ce n’est pas un des moindres symptômes de cette recherche des sentiers nouveaux, que l’attention toute spéciale que les esprits les plus divers donnent au sentiment religieux naguère dédaigné. Il y a dans ce domaine une grande variété d’appréciations, souvent un grand manque de compétence historique. Les uns confondent le catholicisme avec le christianisme et y voient le salut de l’avenir, les autres parlent d’une renaissance de l’Évangile dans le sens de l’esprit moderne, d’autres se passionnent pour l’ésotérisme, la théosophie, l’étude comparée des religions, d’autres encore s’attendent à voir surgir des horizons absolument nouveaux et d’une telle étendue que nous y verrons enfin la synthèse laborieusement poursuivie de tout le passé et de tout le présent. « Une des marques de la jeunesse d’aujourd’hui, j’entends de celle qui pense, est la nostalgie du divin[10]. » Nous recueillons avec bonheur ces témoignages. Si incomplètes que soient les manifestations en elles-mêmes, il convient de s’en féliciter : ce qui importe surtout, c’est l’état d’esprit qui leur a donné naissance. Il est très intéressant d’observer comment cet état d’esprit arrive à se manifester dans les milieux plus particulièrement voués aux études religieuses. Nous y rencontrons journellement un plus grand nombre de jeunes gens détachés des extrêmes. Alors que leurs prédécesseurs s’étaient retranchés dans l’orthodoxie ou le rationalisme et que ces étiquettes archaïques continuent à servir à la masse, nous les voyons, eux, se frayer résolument un chemin nouveau. Ils ont dépassé le point de vue étroit des orthodoxies intransigeantes, dépassé de même celui de la critique négative, deux exagérations également impuissantes à apprécier les choses de l’âme. Leur but est de ne rien laisser perdre de la tradition et de ne rien sacrifier des droits du présent, de s’appliquer à découvrir la vérité n’importe où elle se trouve, de lui rendre hommage et de la traduire en un langage aussi simple et aussi pratique que possible. L’esprit de parti qui a été pendant longtemps l’âme des milieux religieux et qui, hélas ! continue à en être le démon, leur est en horreur.
[10] E. Lavisse : La génération de 1890.