La toute jeune littérature se teinte graduellement de nuances nouvelles. Un mysticisme tantôt sain, tantôt maladif, mais qui, sous n’importe quelle forme, contraste avec le réalisme de la période précédente, se révèle dans une quantité de poésies et d’essais divers. Nous lisons maintenant assez ordinairement des pages de jeunesse qui eussent paru bien étranges, impossibles même, il y a peu d’années encore, et qui annoncent une autre flore littéraire. La fermentation s’étend et gagne continuellement en énergie. Sans se connaître, ni s’être concertés, des jeunes gens studieux se rencontrent dans des aspirations analogues, et leur donnent souvent une expression identique. En un mot il y a du nouveau dans l’air.


Mais, plus que les symptômes d’une pensée qui cherche des règles nouvelles et d’une morale préoccupée d’un nouveau fondement, nous saluons un autre mouvement qui paraît s’accentuer dans la jeunesse depuis quelques années. Il est très faible encore, si nous regardons aux résultats pratiques (d’ailleurs ils commencent à se montrer) ; mais il est réel.

Je veux parler du mouvement social. Ma conviction profonde, en effet, est que ce mouvement sera le pivot de la pensée et de l’action humaines dans l’âge qui va venir. C’est sous cette forme particulière que les problèmes philosophiques, religieux, scientifiques, internationaux qui travaillent le monde actuel arriveront à leur solution temporaire. Ils se posent de plus en plus comme les parties séparées du même grand problème humain, et culminent tous dans la question de l’organisation de la vie. Toutes les sphères de gouvernement moral ou matériel du monde contemporain ont eu à compter avec les questions sociales. Elles ont acquis une telle vigueur qu’elles se posent aux grands comme aux petits. Les pouvoirs matériels et spirituels les plus anciens, les plus habitués à faire bon marché de l’opinion du grand nombre, de son bonheur ou de son malheur, et à poser le talon sur toutes les têtes, se sont subitement abaissés à accorder leur attention aux questions si méprisées jadis. On peut bien dire qu’une fois de plus la pierre rejetée par les maçons est devenue la pierre angulaire. Les hommes habitués à voir la jeunesse studieuse à l’avant-garde des choses nouvelles s’étonnaient de voir la nôtre si longtemps inerte, impassible en face de la question sociale. Pour beaucoup elle n’existait pas, il y a peu d’années. Aujourd’hui heureusement elle s’est emparée des meilleurs, et il faut dire que là elle est en bonnes mains. La jeunesse prend en effet ces questions dans un sens largement humain et telles qu’elles demandent à être prises. Elles ont beaucoup perdu à être traitées autrement. Des intérêts impurs, des ambitions inavouables se sont trop souvent emparés des questions sociales pour les exploiter et les stériliser en même temps. Du côté de la foule elles dégénèrent facilement en questions matérielles. Rien ne contribuera autant que l’accession de notre jeunesse studieuse, sur ce terrain, à lui rendre toute son étendue et à ramener dans ce problème social si compliqué tous les éléments qu’il comporte en sa qualité de problème total. Je reparlerai plus loin de ce sujet. Qu’il me suffise de constater quels fruits excellents a déjà portés le mouvement social dans la jeunesse. Il a réveillé son esprit de corps, l’a poussée à se solidariser, à s’unir, à s’organiser. Il a rapproché les professeurs des étudiants et les étudiants des professeurs, leur faisant entrevoir, dans des agapes dont le souvenir ne s’effacera plus, le bonheur qui consiste à découvrir un jour qu’on est frères les uns des autres, membres d’un même corps. Dire que des générations peuvent vivre et mourir sans expérimenter dans son charme puissant cette vieille et sainte banalité !

Je considère la fondation de notre association générale des étudiants, et des sociétés analogues, comme un des plus heureux événements dans la jeunesse contemporaine. En même temps la jeunesse studieuse s’est sentie attirée vers le peuple. On s’ignore encore réciproquement, mais il suffit que d’un côté le désir de fraterniser s’éveille, pour que le rapprochement puisse se préparer. Des hommes de cœur et d’action indiquent ce terrain comme un de ceux sur lesquels il faudra marcher. Je ne puis m’empêcher de citer ici les paroles de M. Jules Ferry au banquet de l’Association des étudiants en 1890 : « Et vous avez encore autre chose à aimer ; vous avez à aimer ces grandes souffrances dont vous parlait tout à l’heure si éloquemment votre président ; vous avez à aimer ce prolétariat, dont nous, tant que nous sommes, nous avons peut-être le tort de rester trop éloignés, non par les sympathies, car elles sont ardentes en nous, non par les œuvres, car nous avons fait beaucoup pour lui, et beaucoup plus qu’il ne croit et qu’on ne le laisse croire, mais par l’action personnelle, la fréquentation individuelle et quotidienne. »

Les préoccupations sociales se sont traduites dans la jeunesse par une tendance à l’action et une sorte de prédilection pour les hommes d’action et les écrivains qui, à l’exemple de M. Melchior de Vogué, nous apportent dans leurs écrits une conception généreuse de la vie, et des raisons nouvelles de lutter et d’espérer.

Certains états intellectuels si haut estimés naguère ne paraissent plus qu’une paresse et une désertion. L’homme est là pour payer de sa personne et mettre la main à la pâte. On recommence à croire à l’effort, à la force morale et à sa prééminence sur toute autre puissance. « Des optimistes succèdent à des pessimistes et des sociologues à des égotistes. Mais quelles que soient les raisons de l’actuelle transformation, il est clair qu’il faut s’en réjouir. D’où que soit revenue la confiance aux jeunes, elle est la bienvenue. Je sais qu’ils sont sévères pour leurs devanciers, et jusqu’à l’injustice. Ceux qui portent aujourd’hui, et non sans superbe, les panaches de la politique seraient très surpris de s’entendre juger par leurs successeurs de demain, aux yeux desquels ils semblent des personnages d’une autre époque, presque d’une autre faune. Les doctrines des partis, la subtilité des distinctions entre quelques-uns, mainte question aujourd’hui capitale, tous ces combats autour de minuties, et, à côté, cette incapacité de renouvellement, c’est, pour eux, autant de phénomènes d’une civilisation très ancienne. Les jeunes romantiques de 1830 n’avaient point plus de sarcasmes pour les classiques, que nos jeunes sociologues n’en ont pour les politiques.

La pratique de la vie corrigera ces exagérations ; mais c’est chose rassurante de savoir que des jeunes gens se proposent de pratiquer la vie ; qu’ils la prennent très au sérieux ; qu’ils y voient clairement des devoirs ; qu’ils s’appliquent à découvrir, par l’étude et par la réflexion, les voies et moyens d’accomplissement ; que leur jeune raison se réchauffe à des sentiments, et que les vues de leur esprit ne sont point courtes, ni les aspirations de leurs cœurs limitées[11].

[11] E. Lavisse : La génération de 1890.