On peut se demander d’où vient le revirement dont nous énumérons les symptômes. Doit-on seulement y voir une réaction naturelle provoquée par les tendances de la période précédente ? — Certes, il y a de cela, et beaucoup. Mais n’est-il pas étonnant que, d’une génération à l’autre, il se remarque un tel contraste ? Je ne puis, quant à moi, m’empêcher de faire hommage de l’esprit nouveau à la patrie elle-même. Si la foi à l’énergie renaît, nous le devons à ce grand acte d’énergie où sont venues se condenser tant de bonnes volontés et d’espérances opiniâtres et qu’on appelle notre relèvement. Ce fait constitue à lui seul un superbe démenti à tout l’ensemble des puissances fatales et grossières en même temps qu’il fournit un argument à l’esprit moderne. La jeunesse a été empoignée par la leçon. Rien d’étonnant à cela. Pour qui n’est pas aveugle, cette leçon est la plus grande qu’on puisse contempler. Elle n’agit pas seulement sur la jeunesse. Ne voyons-nous pas, parallèlement avec le réveil de la foi au mystère, à la dignité humaine, à la justice sociale, un autre mouvement se dessiner bien au delà des limites de ce pays ? L’âme humaine commence à frémir sous la lourde chaîne du matérialisme, dans le domaine des idées et de la force brutale, dans le domaine du fait. Le droit se lève, la force est en baisse. Partout la foi aux puissances purement matérielles chancelle. Au sortir d’une période comme la nôtre où il semblait parfois que la justice et l’amour fussent réduits au silence éternel, que les cœurs se surprennent à tressaillir à leur seul nom, quel signe des temps ! Il dégèle en Europe, et ce que la jeunesse ressent, c’est la sève printanière. En vérité, à cette heure où plusieurs s’attardent à prôner l’ancien régime aux dépens de l’esprit moderne et nous offrent de nous guérir de tous les maux en échange de notre liberté, voici ce que je vois de plus clair : l’étoile de la France démocratique, un instant obscurcie par la force brutale et raillée à l’envi par les sectaires du vieux despotisme ou de la barbarie nouvelle, remonte à l’horizon comme la messagère d’un temps meilleur.
Mais quelle influence le mouvement que nous voyons se dessiner, peut-il avoir sur la jeunesse populaire ? C’est ce qu’il est difficile de déterminer à l’heure actuelle. On peut toujours poser en principe que c’est dans le peuple que les vieilles choses durent le plus. Virgile a dit :
… Extrema per illos
Justitia excedens terris vestigia fecit.
C’est dans le peuple qu’on retrouve, des années, des siècles plus tard, les traces des bonnes vieilles coutumes disparues. On y rencontre de même des modes antédiluviennes, de vieux livres que personne ne lit plus, et de vieux raisonnements usés ailleurs. Il faut donc s’attendre à ce que, pendant longtemps encore, les idées dont nous signalons le réveil ne fassent que lentement leur chemin parmi le peuple en général. Mais elles y descendront comme les négations y sont descendues, par cette même puissance de l’exemple et du rayonnement dont nous avons signalé la fatalité. Elles circuleraient plus vite dans la jeunesse et de là travailleraient la masse populaire, si le rapprochement si désirable entre la jeunesse instruite et la jeunesse populaire pouvait s’organiser. La France d’aujourd’hui a besoin de constituer de jour en jour avec plus de fermeté et de clairvoyance un haut idéal démocratique et d’en pénétrer l’esprit public. Sans cet idéal, malgré ses prérogatives et ses libertés, une démocratie tombe rapidement au régime des abus et s’achemine par le désordre à la servitude. En attendant que la jeunesse reconnaisse et pratique dans toute leur étendue ses devoirs d’intermédiaire entre les sommets intellectuels et le peuple, nous compterons un peu sur la bonne presse, les bons livres, toutes les bonnes influences en un mot, et beaucoup sur un auxiliaire nouveau, d’une portée immense quand il s’agit de la jeunesse populaire : l’école. En raison de l’extrême importance du sujet, je demande à m’expliquer un peu en détail.
Il y a des institutions qui rappellent le vieux bouc émissaire qu’Israël chargeait de toutes ses iniquités et qui, lorsqu’enfin il s’échappait de leurs mains, maudit, roué de coups, s’enfonçait au désert, ayant derrière lui, pour l’aiguillonner dans sa course à mort, l’horrible écho des clameurs et des imprécations de tout un peuple. L’école laïque est de ce nombre. Dans certaines bouches, son nom sonne à peu près comme école diabolique. Pour eux l’école laïque est l’antichambre du bagne. Au lieu d’y prier, les maîtres, sans doute, y jurent, et dans leurs fameuses leçons de choses, ils doivent enseigner à la jeunesse de véritables abominations.
L’une des règles de prudence en ce temps habile à dénaturer les faits, est de se renseigner scrupuleusement sur les personnes ou les institutions attaquées avec acharnement. Je me conforme à cette règle depuis longtemps dans l’intérêt de la justice et, très souvent, j’ai dû constater que c’est des meilleures choses qu’on disait le plus de mal. Ma méthode me prescrivait donc une excursion dans l’école primaire. Pourquoi tant de cris, tant d’accusations, tant de haine obstinée ? Ayons-en le cœur net, et renseignons-nous à fond !
Le meilleur moyen de me renseigner eût été de me faire recevoir élève. Mais je me heurtai à la limite d’âge. D’ailleurs, élève, je l’avais été autrefois pendant toute une série d’années. On faisait le catéchisme, il est vrai, mais si peu et si mal qu’il eût gagné à être enseigné en dehors. Mais à part ses leçons de catéchisme, le maître était un brave homme et disait des choses fort honnêtes, pleines de bon sens, de tact, et que je me rappellerai toujours. Certainement cela avait dû changer depuis. Pour m’en rendre bien compte, je me mis donc à étudier les programmes, les méthodes, le personnel enseignant suivant sa hiérarchie, afin de voir dans ses instruments, son organisation, son esprit, cette entreprise qui m’était dénoncée comme corruptrice au premier chef. De plus, non content de regarder du côté des maîtres, je regardai du côté des écoliers. Je m’insinuai dans l’âme de quelques-uns de ces jeunes patients, mes amis très particuliers, je leur tâtai le pouls, j’écoutai battre leur cœur pour bien suivre en eux les effets de l’enseignement qu’on leur donnait. Enfin je pus me déclarer suffisamment édifié, et voici ce que je pense sur ce sujet.