L’école laïque est un des coins du monde où l’on a fait sans bruit le plus de besogne depuis vingt ans. Elle est le véritable organe de l’éducation nationale, l’intermédiaire modeste, mais d’une portée incalculable entre les sommets où s’élabore la pensée moderne, dans le sens élevé de ce mot, et le peuple. Intermédiaire sérieux, prudent, désintéressé, elle s’applique à condenser toutes les choses humaines en quelques données bien simples qui puissent être une base ferme à l’esprit public dans la conduite pratique de la vie, comme dans l’orientation intellectuelle et morale. Mais elle a un grand tort, je l’avoue : c’est de vouloir servir tout le monde et de rester dans ces limites d’équité générale et d’unité humaine qui la rendent absolument impropre à satisfaire l’esprit de parti. Non seulement elle est impropre à le servir, mais si quelque chose peut le contaminer et l’affaiblir, c’est elle.
Que l’école soit laïque, libre d’attache avec telle ou telle religion, indépendante en un mot, au point de vue confessionnel, c’est un grand bien. Vous sentez le besoin de dire aux enfants, dès les bancs de l’école, qu’il y a différentes façons de croire et d’adorer, qu’il y a entre les hommes des dissemblances profondes qu’il convient d’accentuer, afin de ne pas être tenté d’en faire abstraction. Quant à moi, je connais un autre besoin, c’est de leur laisser ignorer cet état de choses aussi longtemps que possible et de les élever d’abord comme des frères. En posant ainsi une base humaine commune, respectueuse, il me semble qu’on favorise les dispositions où il faut être pour dire : Notre père qui es aux cieux. Au contraire, en les isolant avec soin pour leur donner à part des enseignements religieux différents, on risque de fortifier en eux les sentiments qui font dire : Seigneur, je te remercie de n’être pas comme les autres ! Je persiste donc à considérer la laïcité de l’école comme favorable, à cette condition toutefois, c’est qu’elle n’appartienne pas non plus à une secte antireligieuse. Or, cette dernière supposition, née des excès de zèle de quelques laïciseurs fanatiques, et exploitée d’ailleurs par la malveillance, est mise à néant par toute sa pratique et tout son esprit. Non, l’école laïque n’est pas l’école athée, Elle a quitté le terrain particulariste pour remonter vers des régions plus vastes. Les choses de l’âme qu’on y enseigne sont du domaine universel, de ce domaine où l’on fraternise ensemble au-dessus des différences particularistes. En religion comme en politique, en morale individuelle et sociale, l’école laïque est avant tout humaine. Je la vois s’inspirer de plus en plus des quelques principes sobres et robustes indispensables, qui sont la quintessence de la sagesse pratique et la base d’une société. Nous vivons en un temps où il faut rechercher les terrains communs, afin de s’y fortifier et de marcher vers l’avenir la main dans la main. Quelle que soit la religion à laquelle nous appartenons, et même si nous n’appartenons à aucune, tous, tels que nous sommes, chefs et soldats nous avons besoin de nous convertir à l’humanité. C’est là la grande aspiration qui traverse les meilleures âmes de ce temps émietté et inquiet. Quelque chose de cette aspiration très moderne, très largement ouverte à tout ce qui est équitable et vrai, a passé dans l’école primaire. Puisse-t-elle y grandir et s’étendre ! Aussi, depuis que je sais cela, j’ai vu l’humble toit de l’école, ses murs, ses bancs, ses tableaux, les labeurs silencieux et patients de ses maîtres et de ses élèves prendre à mes yeux une importance immense, et lorsque je vois les maux qui rongent cette nation, les passions qui la divisent, les crises qu’elle traverse, tout l’ensemble enfin de ce qu’on redoute quand on aime son peuple et quand on aime les hommes, une de mes espérances et de mes consolations, c’est la petite école populaire. Il nous faut l’aimer, la respecter, la soutenir ! Nous devrions y aller tous ensemble pendant nos premières années, afin d’y laisser se former bien au fond de notre être une base solide et commune qui nous resterait comme un souvenir précieux, même après que chacun aurait marché sur les chemins divers de la vie et de la pensée vers les horizons les plus éloignés !
Pour aider à frayer le chemin aux idées réparatrices et à la vie nouvelle qui doit nous sauver peu à peu des maux dont nous souffrons, nous avons en outre un allié au plus profond du cœur populaire. Le peuple a le cœur généreux, et il souffre. Ni sa générosité ni sa douleur ne pourront s’accommoder longtemps du monde sans entrailles qu’a enfanté le réalisme. Plus celui-ci fait de progrès, plus sa laideur est frappante, plus il se rend odieux, et déjà un obscur pressentiment révèle à l’homme du peuple qu’en perdant l’espérance, la dignité, la foi en sa destinée, il perd le plus précieux trésor ; et qu’en perdant le respect, il travaille à son extermination. Croyons au bien et luttons pour lui, vivons pour lui, et plus vite peut-être que nous n’osons l’espérer, il gagnera les masses.
Je conclus : malgré les nuages noirs dont notre horizon reste chargé, malgré les misères, les erreurs, les fautes dont nous portons les conséquences, il y a lieu de se rassurer, de prendre courage. Quelque chose de nouveau est né au cœur de notre jeunesse. « Mystérieuse encore, mais prochaine et peut-être grandiose, une évolution s’élabore[12]. » Ceux qui veillent dans la nuit et scrutent l’horizon avec anxiété respirent enfin. En vérité, nous sortons comme d’un cauchemar sombre. Placés au bord du néant, nous en avons mesuré la profondeur. Nous avons senti l’espérance, la certitude se mourir en nous ; mais le rêve se termine, et déjà « du côté de la nuit qui paraît transparent » se dessine aux yeux la ligne blanchissante de l’aube. Ce n’est qu’une ligne encore, une mince frange argentée sur le manteau opaque et pesant de la nuit ; mais à sa vue, l’espérance se réveille : il y a des jours encore dans l’avenir ; ce n’est pas fini d’aimer et de croire ! Du courage maintenant, en haut les cœurs ! En face de la loi brutale de l’égoïsme envahisseur ; en face du sophisme dans l’idée et dans la vie, il faut s’éprendre de justice, de vérité, de simplicité. Mais, pour être plus forts et pour mieux y voir — car l’avenir est aux croyants qui voient clair — retrempons-nous aux sources et gagnons les sommets !
[12] H. Bérenger : La jeunesse intellectuelle et le roman français contemporain.
LIVRE TROISIÈME
VERS LES SOURCES
ET
LES SOMMETS
Lucem in alto quærens, vitam in profundis.
I
LE MONDE EST-IL VIEUX ?
Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.
A. de Musset.
Die unbegreiflich hohen Werke
Sind herrlich wie am ersten Tag.
Gœthe.
Le monde est-il vieux ? L’Ecclésiaste le pense. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, dit ce vieillard désabusé, et l’impression de lassitude sénile qu’il traduit par ces mots, laisse derrière elle un écho prolongé dans les siècles finissants et les vies usées. Tout est vieux : tout a été dit et redit, vu et revu. Plus rien de frais, plus rien d’inédit. Les mots : étonnant, imprévu, admirable, ou simplement le mot neuf, sont des termes d’un vocabulaire hors d’usage. Les qualités qu’ils expriment ont cessé d’exister. Vieux est ce soleil, ce monde, ces monts pelés, ces rochers crevassés ; vieille la vie humaine avec tout ce qu’elle contient ; vieille la misère ; vieux l’amour ; vieilles toutes nos œuvres ; art et littérature, vieilleries retapées. Si vieille est la société que les nouveaux venus naissent vieux. Ils sont usés avant d’avoir vécu, fatigués avant d’avoir travaillé ; un signe de décrépitude est sur leur front. Et cette impression de marasme et de caducité, notre siècle n’a fait que l’accentuer encore par ses excès, sa vie enfiévrée, sa rage de tout voir, de tout classer, de tout étiqueter. Tous les chemins sont des chemins battus. Partout on marche sur la trace de quelqu’un. La terre et l’histoire, le monde extérieur et le monde intérieur, tout est piétiné ! Que si, pour échapper à cette impression horrible de vivre de choses réchauffées, nous essayons de nous réfugier au sein du passé, les vieilles religions nous communiquent la même impression sous une forme plus accentuée. Pour elles, en effet, tout est connu, fixé, contrôlé d’avance, depuis un temps immémorial. Nous vivons pour la dix-millième fois la même vie, et nous devons répéter les mêmes formules que d’autres viendront répéter après nous, et il en sera de même jusqu’à la consommation des siècles. La carte de l’infini est dressée. Plus de découvertes à faire. Plus de révélation, car Dieu lui-même, Dieu surtout est vieux : il y a longtemps qu’il a cessé de créer.