Ne croyez pas un mot de tout cela. Ce sont raisonnements et impressions de gens qui confondent le monde avec leur pauvre petite existence.
« Il est des temps où l’on vieillit plus vite qu’en d’autres. Dans les âges sceptiques, les âmes vieillissent promptement, parce qu’elles ne savent où se retremper. Jamais une conversation intérieure ni un souffle des hautes régions ! L’homme se fait poussière, longtemps avant sa mort, et il ne s’en aperçoit pas. Là est le danger de notre temps, la sécheresse morale. Cherchons donc des sources nouvelles pour nous y abreuver, pendant que la soif nous reste encore ! » (Edgar Quinet : L’Esprit nouveau.)
Certes, il est des choses respectables par leur durée, d’autres qui se sont vues souvent ; mais si cela est vrai d’une vérité relative, il est beaucoup plus vrai et d’une vérité absolue que rien n’est vieux sous le soleil, pas même le soleil. Tout est nouveau. Ce qui est le plus nouveau peut-être, ce sont les quelques banalités qui ont de tout temps rempli la vie humaine et devant lesquelles les nouveautés du jour si vite flétries et fanées comptent aussi peu que la minute qui s’enfuit dans l’éternité. Tout serait vieux, rabâché, archiconnu ! il faut être ignorant à l’excès pour dire cela. La vérité est que nous ne savons presque rien, que nous n’avons que des vestiges de connaissances et qu’au delà s’étend l’immense inconnu d’où surgissent à chaque instant les plus étonnantes surprises. Pour quelques ornières piétinées, il y a des profondeurs sans fin où nul pied d’homme ne s’est posé. Dans l’univers extérieur comme dans la vie de l’âme, comme dans la société humaine, si grande est la terre vierge que celle que nous connaissons compte à peine.
Et encore ! comment la connaissons-nous ? Que représenterait dans l’immensité des espaces et des mondes la proportion de terre que l’homme a remuée avec la pelle ou la charrue ? C’est exactement ce que représente notre savoir et notre expérience comparés à la réalité des choses. Toutes les distances que nous avons parcourues sont comme un pas d’enfant sur l’abîme des cieux. Nos vices, même les plus affreux, sont impuissants à souiller la création. Qu’est la petite quantité d’air vicié où nous enfermons nos existences anormales en comparaison du souffle de vie qui enveloppe les cimes neigeuses et couvre les océans ?
On a trop répété le précepte de l’Ecclésiaste, La jeunesse se l’est assimilé. La première condition d’une renaissance à la vie vraie est de jeter par-dessus bord cette boutade d’octogénaire blasé et revenu de tout. Heureux ceux qui peuvent comprendre cela, c’est le commencement du salut. Malheureusement il en est qui ont perdu ce qu’il faut pour le comprendre. Il y a des gens pour qui tout est positivement vieux. Ce sont les sociétés mûres pour l’écroulement, et les hommes mûrs pour le néant : Prodromes de mort, symptômes de catastrophes prochaines que tout cela ! Laissons parler ainsi ceux qui sont à la fin d’un monde, et prenons hardiment pour nous la devise de ceux qui sont au commencement !
Le premier bien et le premier devoir pour un jeune homme, c’est d’être jeune. Aux vrais jeunes tout est jeune. La fraîcheur de leur âme et de leur vie est pour eux la capacité de sentir et de découvrir la nouveauté et la fraîcheur du monde. Ils sont curieux de tout ; tout les frappe, et sur les choses du corps comme sur celles de l’âme flotte pour eux cette auréole qui fait pressentir l’infini à travers les choses finies. La vie est une révélation. Révélation en grand à l’humanité, révélation aussi en particulier à chaque être. Nous découvrons le monde à travers la conscience de l’humanité et la nôtre. On a beau aimer, haïr, prier, chercher, souffrir, mourir depuis d’innombrables siècles ; pour ceux qui passent par là, qui vivent par eux-mêmes, non par procuration, amour, haine, prière, recherches, souffrance et mort sont neuves comme au premier jour. Les précautions sont prises pour que ces choses-là ne vieillissent pas. Toutes les souillures, les crimes, les impostures, tous les mensonges humains ne peuvent empêcher qu’il y ait constamment des êtres qui font la découverte de l’amour, de la religion du cœur, du bonheur d’apprendre et de chercher, comme si personne avant eux n’avait éprouvé les mêmes choses. Rien n’est plus vrai que cela. La création est prodigieusement riche. Pour la trouver pauvre il faut être soi-même stérilisé. La vie anormale et factice produit cet effet. Mais les hommes ont beau dire, écrire, imprimer, chanter ou pleurer en proclamant sur tous les tons que le monde est vieux, usé, banal ; les oiseaux chantent le contraire, l’Océan qui rugit renchérit sur les oiseaux, et les soleils et les mondes étant du même avis, le proclament plus haut encore, et la conclusion est que le fond des choses est l’éternel devenir et la jeunesse éternelle.
II
LA VIE
COMMENT IL FAUT LA PRENDRE
Qu’est-ce que la vie ?
Certains poètes l’ont appelée un rêve. Beau pour les uns, pour les autres mauvais, mais sans autre consistance. On l’a aussi appelée un fardeau, un combat. La science matérialiste a voulu expliquer la vie par une succession d’assimilations et de désassimilations ; pour elle la vie est un phénomène de chimie organique. Les philosophes cherchent des raisons métaphysiques et les hommes religieux des raisons religieuses : Cur simus conditi ? (Melanchthon). Au fond personne ne l’a expliquée, et personne jamais ne l’expliquera. La Bible dit dans son langage d’une incomparable beauté : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, mais elle n’indique pas les raisons ni les procédés. Toutefois nous vivons. Je ne sache pas que même les plus curieux attendent, pour continuer à vivre, qu’ils connaissent le secret de l’existence. Le plus sage est de prendre cette question au point de vue humain, tout simplement. Or voici comment elle se présente : La vie est un fait. Ce fait précède notre raison. Nous vivons avant de le savoir, de le constater. Quand nous finissons par nous apercevoir que nous sommes là, le fait est accompli depuis longtemps, et il n’y a plus à y revenir. L’homme en effet peut tout aussi peu se détruire que se créer. Le néant comme l’Être sont en dehors de sa portée. Mais une fois que nous avons constaté que nous vivons, il est essentiel d’appliquer notre réflexion à ce fait, afin d’en tenir le compte voulu. Tout en ne l’expliquant pas, il y a en effet mille moyens d’apprécier ou de déprécier l’existence, de l’employer ou d’en abuser.