Der Uebel grösstes aber ist die Schuld.
« Le bien suprême n’est pas cette vie, mais le mal suprême c’est la faute. » Ces paroles ne prêchent nullement le mépris de la vie, au contraire. Si l’esprit de dévouement et de sacrifice est possible (et Dieu sait que l’humanité en a fourni et en fournit journellement les preuves les moins contestables), si l’homme peut se donner pour une cause, ce n’est pas parce qu’il méprise la vie. Au contraire, c’est parce qu’il est animé d’une conception supérieure et d’un autre amour que celui que nous repoussons. L’amour inférieur nous fait perdre la vie, à force de nous river à ce qui n’en est que l’enveloppe ; l’amour supérieur au contraire nous la sauve, même en nous poussant à la sacrifier.
Et, en somme, cela est très simple, quoique ce soit, après tout, la plus grande chose du monde et la plus difficile à pratiquer. La vie, telle que l’aiment l’égoïste et le lâche, n’est pas toute la vie, elle n’en est qu’une parcelle. Ils substituent l’existence particulière à l’existence en général, et dans cette existence particulière, ils choisissent, pour s’y attacher exclusivement, ce qu’il y a de plus étroit et de plus fragile. Quoi d’étonnant si la fin d’un tel amour est le néant et le dégoût ? En aimant au contraire toute la grande vie humaine dont la nôtre est une partie, et par delà la vie humaine, la vie dont à son tour l’humanité n’est que la révélation — en aimant la Bonté, la Vérité, la Justice, nous dépassons notre être particulier et nous devenons les héritiers d’une vie plus noble, plus digne d’être possédée. Nous franchissons le seuil des choses transitoires pour poser le pied sur celles qui demeurent, et l’on peut dire que les plus vivants sont ceux qui savent le mieux se sacrifier, renoncer, mourir même. La plus grande vérité de l’histoire, c’est que l’humanité vit par la douleur, le sacrifice et la mort de ses meilleurs enfants. On ne saura jamais à quel point nous sommes dans la vérité lorsque nous disons que les plus vivants, ce sont ces morts-là. La vie, ce n’est pas ce pain qu’on mange, cet air qu’on respire, ce sang qui circule dans nos veines. Tout cela n’est que le vase extérieur ; c’est l’esquif fragile qui nous porte vers les rivages de Beauté, de Vérité, de Justice, de Force. Ceux qui ont salué ces rives de la grande vie, peuvent dire à l’autre : nunc dimittis. Le même Ecclésiaste qui a trouvé le monde si vieux, a estimé aussi qu’un chien vivant valait mieux qu’un lion mort. Dans aucun livre du monde il ne se trouve une plus merveilleuse devise pour le réalisme. Persuade-toi bien du contraire, jeune ami, qui poses le pied sur les premiers degrés de la vie. Un lion mort vaut mieux, à lui seul, que tous les chiens vivants. Remplis-toi l’âme de cette vérité. Tu seras alors à même de te forger un idéal.
L’idéal n’est pas un monde de fantaisie, situé bien loin dans les nuées inaccessibles, et si différent de la réalité qu’il faille à jamais désespérer de l’atteindre. L’idéal est la vive représentation des réalités dont nous portons en nous le germe. Dans le germe des plantes et des êtres vivants, on peut reconnaître au microscope de délicats linéaments à peine indiqués, marquant le point de départ des organes futurs. Ainsi se trouve indiqué dans l’homme tel qu’il est, ce qu’il doit devenir, s’il veut obéir à sa destinée et à la volonté qui est au fond de la vie. Vivre tout entier par toutes les parties de soi-même, réaliser les virtualités qui sont en nous, faire ce que nous pouvons faire, devenir ce que nous sommes capables de devenir, voilà le but de la vie. Voilà notre part ; le reste n’est pas à nous. Fac tua, sua Deus faciet. L’idéal d’un être humain doit être modestement limité à la nature humaine. Il y a, qu’on en soit sûr, assez de grandeur dans cette humilité. Si la graine jetée au sol avait conscience d’elle-même, elle rêverait, sous les sillons obscurs d’un beau champ doré où des milliers d’épis s’inclinent au soleil ; si l’œuf immobile et semblable au caillou pouvait avoir la notion des forces latentes qu’il recèle en lui, il aurait pour idéal un libre oiseau secouant ses ailes aux vastes plaines de l’azur. Que l’homme donc, dans sa jeunesse, se sonde, se connaisse, se mette face à face avec lui-même, et l’humanité lui apparaîtra dans sa beauté sublime. Le chemin qu’il doit suivre lui sera indiqué par sa nature même, par ses joies et ses souffrances, par tout ce qu’il est et par tout ce qu’il éprouve.
A une époque comme la nôtre où l’on a surtout souffert de la dispersion, de la division extérieure et intérieure, il faut aspirer à l’harmonie et à l’unité. Le manque d’équilibre est le grand mal individuel et social. Rechercher l’équilibre en nous et hors de nous doit être, par conséquent, comme le mot d’ordre d’orientation générale.
L’homme est d’abord un être individuel. Dire que l’individu n’est rien est aussi faux que de dire qu’il est tout. La solidité avec laquelle chacun de nous est rivé à sa vie personnelle nous montre bien que l’individualité n’est pas une illusion. A chaque minute de la vie, tout ce que nous éprouvons, peine ou plaisir, nous rappelle que nous sommes là, que nous sommes quelqu’un et quelqu’un de distinct. Rien de plus légitime par conséquent que le souci du développement individuel. Chacun de nous, dans sa jeunesse, s’apparaît à lui-même comme une personne inachevée dont il faut compléter les traits et la stature. C’est en cela que consiste l’éducation humaine.
Notre vie, qu’elle soit extérieure ou intérieure, se compose sommairement de deux larges parts dont l’équilibre est du plus haut intérêt. Ces parts sont la réceptivité et l’activité. La réceptivité concerne l’intelligence, le sentiment, les influences de climat et de milieu, la nourriture physique ou morale. Elle est l’organe multiple par lequel le monde, tout ce qui n’est pas nous-même, agit sur nous. L’activité comprend le mouvement, l’effort, le travail, tout déploiement d’énergie, toute manifestation de notre volonté. Elle est la réponse à l’action extérieure, notre réaction personnelle, notre contribution au vaste domaine de la vie.