Ce que nous avons pu constater jusqu’à présent, un peu partout, est que nous sortons d’un âge où, malgré un déploiement colossal d’activité, l’homme a été développé dans sa réceptivité plus que dans son énergie. Notre éducation a culminé dans l’instruction, et celle-ci dans l’ameublement de l’esprit plutôt que dans sa culture et dans le développement de son originalité. Dans la pratique, notre recherche du bonheur a visé à la satisfaction qui vient des impressions et des jouissances, soit de l’esprit soit du corps, plus qu’à celle qui vient de l’action.

Il faut que ce travers soit bien répandu, puisqu’on le constate universellement. Je lis dans une pièce du poète suédois Ibsen, intitulée : Ligue de la Jeunesse : « La faute capitale de notre éducation est d’avoir mis tout le poids sur ce qu’on sait au lieu de le mettre sur ce qu’on est. Aussi voyons-nous à quoi cela aboutit. Nous le voyons par l’exemple de centaines d’hommes capables qui manquent d’équilibre et se montrent tout autres dans leurs sentiments et leurs dispositions que dans leurs actes ! »

Nous avons relégué l’énergie et la volonté au second plan. Un homme était surtout une intelligence, un cerveau, au lieu d’être un caractère. Cette lacune se remarque jusque dans les sciences psychologiques, où tout ce qui se rapporte à l’intelligence a été beaucoup plus approfondi que ce qui se rapporte à la volonté. Nous sommes là en présence d’une grave lacune. A quoi servent l’esprit, l’intelligence, quand ce régulateur qu’on appelle la volonté est absent ? La volonté est debout au gouvernail de la barque, quand elle chancelle et se déroute, le vaisseau a beau être bien construit, le naufrage est à redouter. Que la jeunesse porte donc son attention de ce côté-là. Que la culture de l’énergie personnelle, de l’action, de la force physique et morale devienne un but particulier, ardemment poursuivi.

Il y a autant de formes d’activité que de formes de réceptivité. Celui qui s’observe, aura remarqué que le monde et les hommes produisent sur lui des impressions d’ordre physique, intellectuel, moral, esthétique, religieux, selon qu’ils agissent sur telle ou telle forme de sa sensibilité. Quoique ces formes diverses doivent avoir une racine commune, il est impossible de les confondre ou de les remplacer l’une par l’autre sans errer gravement. On n’est vraiment homme que lorsqu’on accorde leur valeur à chacun des éléments de son être tout entier. Notre sens religieux et moral a été négligé, méconnu. Nous commençons à nous apercevoir qu’il fait partie de notre réceptivité normale aussi bien que le sens esthétique, par exemple. Le négliger c’est se mutiler, le nier c’est s’insurger contre des faits positifs. Il est évident que l’activité s’en ressentira, recevant ainsi de nouvelles excitations et des motifs nouveaux. L’homme religieux ou moral obéit à des mobiles que finit par ignorer celui qui néglige de cultiver en soi le sens du bien et celui du divin. — Je m’attacherai surtout dans ce qui va suivre à rappeler ce qui risque d’être oublié, et à insister sur ce qu’on a le plus besoin d’entendre. Je ne m’attarderai pas à parler de l’instruction, des recherches scientifiques, des études proprement dites, des programmes, de tout l’ensemble enfin de la culture intellectuelle ou esthétique. Ces choses ont été dites par les hommes spéciaux. Mais je m’arrêterai d’autant plus à l’éducation de la volonté et aux sujets connexes de la discipline, du travail ainsi que de leur contre-partie, le loisir et les distractions, où je crois avoir des idées personnelles à exprimer. De même je réserve une place d’honneur au sentiment religieux.


Mais l’homme n’est pas un individu seulement. Mieux il se connaît dans ses origines, ses attaches innombrables avec les ancêtres et les contemporains, mieux il sent qu’il fait partie d’un tout. Ce qu’il a et ce qu’il est, il le tient en majeure partie d’autrui. Il est comme une maille de filet, distinct, mais indissolublement attaché à l’ensemble. En un mot l’homme est un individu social. La solidarité l’environne et le pénètre à tel point qu’il ne voit plus qu’elle dès que ses yeux se sont ouverts à ce fait immense. Donc il faut qu’il soit initié à la vie sociale et qu’il s’y élève par degrés à travers la famille, l’amitié, l’amour, la patrie. A ce compte seulement il est un homme.

Nous consacrerons le reste de ce livre à détailler quelques traits de cet idéal afin de faire entrevoir toute la richesse de vie qu’il renferme.

IV
L’ACTION

Esto vir !

1. Discipline.