Je voudrais prêcher l’action à la jeunesse pour tant de raisons que je désespère de les énumérer toutes. Mais voici la première : La parole est avilie. Loin de moi de la mépriser. Mais il faut se mettre face à face avec la vérité. La parole qui est parmi les hommes le lien par excellence, la grande arme et le grand outil de l’esprit, a perdu sa puissance à force d’être un instrument de mensonge. On se méfie de toute parole. Qui nous prouve qu’elle soit sincère ? Et si elle est sincère, qui nous prouve qu’elle durera ? D’habiles jongleurs de mots et de pensées ont si bien dénaturé les uns et les autres que d’ailleurs on a souvent beau parler : les termes ont perdu leur sens. Enfin, à force d’entendre exposer des systèmes et des doctrines, nous sommes blasés. Cela ne mord plus. Que faire alors pour révéler ce qui est en nous, répandre nos idées, exercer cet apostolat de la vérité et de l’idéal qui est le plus noble besoin de ceux qui ont quelque chose dans le cœur ? Je réponds : Parler moins et agir davantage. Les Arabes méprisent l’homme qui parle beaucoup, et en déduisent qu’il pense peu et qu’il est faible d’esprit. L’homme sérieux à leur sens est très sobre de paroles. Chez nous la parole est en grand honneur. Avoir dit ou écrit de belles choses, c’est un mérite. Les chevaliers de la plume et de la parole vont de pair avec ceux du glaive et de l’outil, et souvent passent avant eux. Mais nous sommes trop spirituels, pour les prendre au sérieux. Nous voyons l’épée de la parole tracer dans les airs un cercle éblouissant, et nous rentrons chez nous sans blessure. Aussi que de bonnes choses n’a-t-on pas dites en pure perte ! Donc il faut recourir à un autre moyen. Les charlatans ayant gâté le métier des honnêtes gens, il faut de moins en moins mettre son âme dans les livres et les discours : elle risque d’y rester enfouie. Mettons la main à la pâte, prenons la bêche, le marteau, la trique, le fouet, et au lieu de tracer des caractères sur le papier, burinons-les sur les cœurs vivants ! Au lieu de crier : En avant ! Au feu ! ruons-nous les premiers à l’attaque ! Le chef qui se précipite à l’assaut n’a pas besoin de soigner son style ou de citer César ; un cri, un geste suffit, et la contagion de l’exemple emporte le régiment sur ses pas. Imitez-le. Lorsque vous connaîtrez quelque chose de beau, de bon, de juste, de droit, ne le dites pas, faites-le ! et cela non seulement pendant un jour, mais avec l’obstination des longues patiences. Et lorsque vous verrez quelque chose d’inique, de mauvais, ne perdez pas votre temps à élever les mains au ciel et à exciter l’indignation des autres, quitte, peut-être, à vous croiser les bras après. Non, saisissez vous-même le taureau par les cornes et payez de votre personne ! Le renfort viendra tout seul !

Mais avant d’exercer une action quelconque, il faut se persuader de la nécessité d’une discipline. Une force quelle qu’elle soit est comparable au feu et à l’eau. Est-elle bonne, est-elle mauvaise, je ne sais. Tout dépend de la discipline. Elle peut être un fléau dévastateur ou une énergie salutaire, selon qu’elle est lâchée ou domptée. Elle peut encore se dépenser en pure perte ou en résultats féconds, selon qu’elle est irrégulière et brouillonne ou docile et sûre.

Il règne sur la discipline des idées très différentes qui se groupent sous deux conceptions principales.

D’une part, on entend par discipline un ensemble de moyens par lesquels on arrive à mater une vie pour la remettre comme un instrument passif entre les mains d’une volonté étrangère.

D’autre part, on entend par discipline une série de moyens par lesquels on arrive à rendre une vie forte, maîtresse d’elle-même, à établir entre ses diverses énergies un équilibre tel que, loin de se contrarier, elles s’harmonisent. Ce deuxième genre de discipline amène l’homme à se posséder et à se gouverner soi-même, en vue du but qui est celui de toute sa vie, et auquel il arrive peu à peu à se consacrer tout entier.

Nous ne voulons pas parler ici du premier genre de discipline. Cette discipline-là ne mérite pas de faire partie de l’éducation humaine : elle est inhumaine. Elle emploie les mêmes procédés qui réussissent à rendre les chevaux savants, à réprimer la gloutonnerie native des chiens pour leur apprendre à rapporter le gibier au chasseur. C’est admirable pour les animaux, c’est détestable pour les hommes. Ce n’est plus de la discipline, mais du dressage. Un tel système anéantit la volonté et fait d’un homme une chose. Cette discipline réalise si peu le but de la vie, qu’elle le supprime au contraire, et qu’il convient de tout souffrir et de tout endurer, plutôt que de l’accepter.

Mais il faut bien se garder de rejeter la discipline en général, comme cela arrive souvent sous prétexte de liberté et de dignité humaine. L’homme qui n’a ni frein, ni loi, ni respect, qui ne connaît pas l’obéissance et ne sent pas l’autorité des lois qui sont au fond des choses et que la conscience doit refléter, descend plus bas que la brute. En présence de certains désordres dont la vie humaine donne le lamentable spectacle, on se surprend parfois à désirer que les hommes qui vivent ainsi aient subi quelque vigoureux dressage. Il y a des jours et des heures où le mal et la honte des hommes nous semblent si effrayants qu’on est tenté de faire appel à la violence pour les ramener à l’ordre ou du moins pour les empêcher d’étaler leur ignominie ! Mais ce serait choir de Charybde en Scylla.


La discipline, dans le bon sens de ce mot, a toujours été nécessaire et salutaire. Ni dans l’État, ni dans l’armée, ni dans l’école, ni dans la famille, on n’est arrivé à rien fonder de durable sans elle. La discipline est à l’énergie ce que la logique est à l’intelligence, ce que l’économie est à la finance. Il faut avoir passé par là et y repasser sans cesse, sous peine de tomber dans le gâchis, l’incohérence et la stérilité. Malheureusement tout le monde ne semble pas en être bien pénétré. Il y a, dans la jeunesse, beaucoup d’esprits forts qui pensent pouvoir se passer des petits moyens, et arriver au sommet de la montagne sans s’être fatigués à gravir les chemins pas à pas. Le manque de discipline vraie est un des fléaux de ce temps. Nous avons d’une part la licence, ou le laisser-aller, et de l’autre la rigidité mortelle des systèmes autoritaires. Mais très peu d’hommes connaissent cette obéissance volontaire qui est mère de la liberté. C’est pourtant en elle qu’est le secret de la force morale.

Je voudrais pouvoir faire sentir à tout jeune homme l’horrible état de dépravation et de misère dans lequel se jettent les êtres au cœur mou, qui redoutent toute règle virile, ne savent rien se refuser, ni résister à rien, et appartiennent au premier venu, désir, passion, velléité de hasard, ou aux influences et aux caprices des événements et des volontés étrangères. — Je voudrais pouvoir le faire sentir, afin de susciter dans le cœur de ceux qui entrevoient l’abîme d’indignité où l’on descend ainsi, le désir ardent d’une vie toute différente. Peut-être se mettraient-ils à soupirer après une sévérité salutaire ?